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Hip-hop, du Bronx aux rues arabes

Hip-hop, du Bronx aux rues arabes

Le hip-hop s'expose à l'Institut du Monde Arabe jusqu'au 26 juillet prochain dans une présentation relatant son histoire depuis le Bronx jusqu'aux rues arabes.

"Le hip-hop réinvente le monde, en permanence, il réinvente tout ce qui a été fait, tout ce qui est en train d’être fait et le transforme. À tel point qu’il s’est infiltré dans des tas de domaines, a fait changer les choses, sans nécessairement être crédité pour cela". Malgré l'importance du hip-hop, mouvement protéiforme englobant des univers aussi divers que la musique, la mode ou encore le graffiti, cette culture en tant que telle n'a jamais eu, en France, d'exposition consacrée. C'est désormais chose faite. Depuis le 28 avril et jusqu'au 26 juillet, l'Institut du monde Arabe (IMA) présente "Hip-Hop, du Bronx aux rues arabes".

A la tête de l'évènement, l'un des pionniers du rap français : Akhenaton. Cet ancien membre du groupe de rap marseillais IAM s'est fait directeur artistique le temps de l'exposition. Si cette position peut, à première vue, sembler surprenante, ce rôle se révèle finalement taillé sur-mesure pour le désormais quadragénaire installé à Paris depuis trois ans. Dans une interview au Monde, il explique que pour avoir pu tout exposer, "il aurait fallu quinze fois la surface de l’IMA". "J’ai plutôt mis l’accent sur l’accessibilité du hip-hop, son ouverture d’esprit, la transmission, le partage", poursuit Akhenaton.

Exit donc l'exposition formelle didactique et exhaustive. Deux années ont été nécessaires pour mettre sur pied la présentation qui regroupe de nombreuses photographies, extraits de films, ghetto-blasters, vêtements, objets - dont l'ordinateur 1040 ST Atari sur lequel les musiciens se ruent dès 1986 -, manuscrits, et pas moins de 400 vinyles, prêtés par la bibliothèque de Radio France. Le rappeur de la cité phocéenne n'a pas été le seul aux manettes puisqu'il a pu compter sur "deux autres commissaires de l’exposition, Aurélie Clemente-Ruiz et Elodie Bouffard, qui ont glané de nombreuses œuvres – vidéos, peintures murales… – au cours de voyages dans des pays arabes", relate Le Monde.

Au final, la culture hip-hop y est présentée en tant que mouvement global se répandant des Etats-Unis à Ramallah, en Jordanie, le tout accompagné par une bande originale produite spécialement par Thierry Planelle qui suit le visiteur dans chacun des espaces. Comme le rappelle Akhenaton : "le hip-hop est une discipline de sampling permanent, ce qui nous entoure, on l’observe, on le voit, on l’incorpore. Ça peut être des sons, des tenues, des jeux de lumières et d’autres musiques. Il est exactement comme une éponge, il absorbe tout ce qui l’entoure. Il le déforme, le réinvente et se l’approprie".

ghettos blasters crop

De la rue à la fête

La première partie de l'exposition s'attèle à montrer le déplacement effectué par le hip-hop, passé de la rue, synonyme de quotidien dangereux, à la fête. Inventé dans le South Bronx un chaud été de 1973, le mouvement puise ses racines dans les Block Parties de ce quartier populaire de la capitale américaine. Là, Kool Herc, DJ new-yorkais d'origine jamaïcaine, invente le Breakbeat D'jing : il rallonge la partie instrumentale en faisant des "passe passe entre deux platines". Durant ces soirées, des battles opposant deux DJ ont lieu. L'une d'entre elles, celle de Webster Street, opposant Kool Herc à Bambataa, deviendra particulièrement célèbre.

sneakers crop

Profondément ancré aux Etats-Unis, le hip-hop se déplace petit à petit en France grâce aux amateurs de musique, danse et graffiti qui font régulièrement le voyage outre-atlantique et reviennent dans l'Hexagone riches de toutes ces nouveautés. Le morceau "Rappers'Delight" du groupe The Sugarhill Gang distribué en France en 1979 marque un tournant dans l'importation de cette culture. Au début des années 80, les radios pirates françaises vont également se faire le vecteur de cette évolution : Radio Ark-en-Ciel, qui accueille Dee Nasty, radio Aligre, DJ Chabin, mais également Carbone 14, radio Star et radio Sprint à Marseille. En 1984, l'émission de télévision H.I.P.H.O.P contribuera un peu plus à populariser le hip-hop.

Au début des années 90, la France compte une scène rap digne de ce nom - grâce à Sidney- pour laquelle les terrains vagues de Stalingrad, les scènes du Globo ou de chez Roger Boîte Funk à paris, constituent des sites incontournables. Les acteurs qui y évoluent ont été photographiés par Yoshi Omori dont les précieux et rares clichés (cf ci-dessous) sont exposés à l'IMA.

breakdance crop

Frontières poreuses

Véritables creusets de revendications, les pays arabes s'initient progressivement au hip-hop, notamment via la télévision et la diaspora arabe qui facilite l'échenge de mixtapes et VHS. Des groupes comme Micro Brise le Silence (BBS) en Algérie, les Palestiniens de DAM (Da Arabian MC's) - avec leur célèbre titre "Qui est le terroriste ?"- ou encore le Libanais Wael Kodeih, alias Rayess Bek, font sensation avec leur paroles acerbes envers le pouvoir en place et la situation de leur pays.

Dans les pays arabes, la culture hip-hop est régulièrement mêlée aux traditions, engendrant un mélange détonnant de rap sur fond de sons orientaux ou encore de tenues vestimentaires alliant djellabas et keffiehs à des accessoires , le rappeur irakien The Narcicyst, coiffé de son chapeau traditionnel, en est l'illustre exemple.

Cette imprégnation permanente et nécessaire de différents mondes qui caractérise le hip-hop se voit également dans les nombreux samples de musiques orientales faites par des rappeurs occidentaux. Le 113 a, pour son titre "Tonton du bled", samplé "Harguetny de Eddamaa" d'Ahmed Wahby, Aaliyah et Timbaland sur "More Than A Woman" ont pour leur part samplé Mayada El Hennawy et son morceau "Alouli Ansa". Preuve que dans le hip-hop les frontières sont poreuses voire inexistantes.

Au-delà des espaces géographiques, ce sont les moyens d'expression de la culture hip-hop qui sont entremêlés et se nourrissent l'un de l'autre. Le graffiti possède une importance non négligeable dans cette culture. S'il existe depuis les années 70 aux Etats-Unis, il apparaît dans les rues de Paris seulement dix ans plus tard. Cet art a explosé dans les pays arabes lors des révolutions, les oeuvres de Kehinde Wiley (ci-dessous), l'Egyptien Ammar Abo Bakr, ou encore Arilès de Tizi sont là pour en témoigner.

Kehinde Wiley, The Three Graces crop

Outre l'exposition en tant que telle, l'IMA organise des débats, dont, notamment, une rencontre sur le thème "Murs arabes : écrire et exister, le graf dans le monde arabe" avec en invités Meen One et Mehdi Ben Cheikh, directeur de la galerie Itinérance à Paris, à l’origine des projets la Tour 13. Akhenaton peut se réjouir, on semble enfin donner du crédit au hip-hop.

Photos d'illustration et en noir et blanc : © Yoshi Omori, "Ambiance Public Enemy" puis "Tryptique Breakdance".

Dernière photo © Kehinde Wiley, The Three Graces.