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"They Came, They Party'd, They Left" : photos de raves et nouveaux rêves

"They Came, They Party'd, They Left" : photos de raves et nouveaux rêves

Jusqu'au 4 juillet, la galerie parisienne Intervalle accueille l'exposition "They Came, They Party'd, They Left" d'Olivier Degorce, photographe ayant documenté les raves de 90's. 

"Cela fait 25 ans que je me balade systématiquement avec un appareil photo sur moi". Olivier Degorce immortalise tout, amasse les tirages, s'émerveille d'une courbe, d'une couleur, quand certains ne voient que des lignes blanches tracées sur le bitume ou un avion survolant le Sacré Coeur. Vers 1988, il découvre les rave parties, la musique acid. "J'écoutais de la new wave des années 80 et un peu d'électro allemande quand j'ai découvert les raves en déboulant à Paris. J'étais fasciné, j'avais l'impression d'être au début d'une histoire : tu prenais le train ou pas", raconte-t-il, mince, l'oeil enjoué dès que l'on évoque ses souvenirs. Puis, parce qu'il est avant tout photographe, il commence en 1991 à amener de petits appareils photos japonais recouverts de stickers dans les soirées. Et là, il collectionne.

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Jérôme Pacman (FR), Le Queen, Paris, 1994

"Les photos des fêtes du départ étaient prises sur le vif, dans des soirées pas encadrées. C'était assez paradoxal de prendre ces images dans un endroit où chacun était caché. Je me disais qu'elles n'allaient jamais servir mais ce n'était pas grave, je faisais une collection. Ce qui me fascinait, c'est que ces gens arrivaient avec des disques incroyables venant de toute la planète et faisaient un mix qu'on ne réécoutera jamais". Il cherche les DJs -- à cette époque, on est loin de la starification du DJ : il est généralement planqué dans un coin. "C'était nous la fête, ils s'en fichaient d'être vus". Olivier Degorce chipe un portrait, un détail. Ces dizaines et dizaines de clichés amassés au fil des années font aujourd'hui l'objet d'une exposition de quatre-vingt photos à la Galerie Intervalle, dans le quartier de Belleville.

Au détour des trois pièces de l'expo, on croise un Jeff Mills tout jeune en train de changer de disque "comme à son habitude très rapidement, comme un félin", un Carl Cox à l'oeil un peu endormi (immortalisé dans un hôtel miteux du Bourget à sept heures du matin) ou encore de beaux souvenirs de Sextoy, la DJ emblématique du Pulp disparue en 2002. Mais aussi beaucoup de photos dites "d'ambiance" : les premiers détournements de logos sur des tee-shirts, des vinyles-paella, des raveuses aux yeux écarquillés...

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Me Gusta la Paella, Picture-disque sur platine Technics, Radio FG 98.2, Paris, 1994

Au bout de quelques années, les images prises à la volée seront remplacées par des portraits plus convenus des DJs, commandés par les magazines. Mais là encore, Olivier Degorce garde la spontanéité de ce milieu où chacun vient habillé comme il veut et de milieux sociaux différents : ses portraits sont "roots, parfois très simples ou trash". Quand la machine électro s'emballe, vers 1998, et qu'il ne dispose plus que de vingt minutes dans un hôtel pour travailler pour un magazine, il lâche l'affaire. Il n'est pas photographe de presse. Il a seulement vécu le début de sa carrière d'artiste plasticien et photographe dans cette ambiance unique : celle des raves.

Un univers qui aujourd'hui fascine de plus en plus les jeunes générations, tous prêts à danser aux rythmes de Spiral Tribe quand ils passent à la Concrete. Ça, Olivier Degorce l'explique par l'importance historique de ce mouvement : les raves ont marqué une rupture vis-à-vis de ce qui existait à l'époque -- pour rappel, un des singles les plus vendus de l'année 1991 n'était pas de Laurent Ho... Mais "Qui a le droit ?" de Patrick Bruel. Fabrice Bonniot, qui a écrit le commentaire de l'exposition, est le secrétaire général de Technopole (les organisateurs, entre autres, de la Techno Parade) et donne des cours de musique actuelle et contemporaine à l'Ecole de la Cité (l'établissement de Luc Besson), l'a remarqué chez ses élèves : il y a quelques années, quand il évoquait cette époque de la naissance de la techno ou de la French Touch, on l'écoutait poliment ; aujourd'hui, il y a un réel intérêt.

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Jeff Mills (USA), Rave à l’Abbaye Royale du Moncel, 1993

"Les jeunes nés en 1992-1993 n'ont jamais connu cette époque", explique-t-il. "Mais de plus en plus s'y intéressent, avec une fascination aussi bien pour les artistes (qui, à l'époque, n'étaient même pas considérés comme tels) que pour les machines comme la TB-303 ou la TR-808. Et puis il y a l'utopie aussi, cette "science de la fête", une autre façon de vivre la musique loin de l'individualisme d'aujourd'hui, des casques et de Deezer H24 tout seul". Et si certains voient ce regain d'intérêt comme un retour en arrière, Fabrice Bonniot le prend plus comme une étape : "Pour être acteur d'une nouvelle révolution musicale, il faut digérer ce qu'il y avait avant. Ce que j'espère c'est qu'une fois passée cette phase de curiosité, les jeunes producteurs mêleront les influences 90's et d'autres plus actuelles pour créer une musique hybride".

Un bémol cependant : cela s'applique plutôt aux styles aujourd'hui ultra-répandus que sont la house et la techno. "La grande majorité de la curiosité pour cette époque ne va pas plus loin et exclut les scènes hard ou jungle, trop radicales. Seule l'ambiant s'en sort avec des successeurs comme Thylacine, Rone ou Saycet. Dans les années 90, on aurait qualifié ça d'IDM", nuance Fabrice Bonniot. En voyant l'air sincèrement heureux des fêtards et DJs de "They Came, They Party'd, They Left", peut-être que des petits jeunots s'intéresseront à leur tour à cette scène hard parfois oubliée. Parce qu'après tout, comme le résume le photographe, "c'était fun, quoi".

They Came, They Party'd, They Left, jusqu'au 4 juillet à la galerie Intervalle,
12 rue Jouye Rouve, Paris 20ème

www.galerie-intervalle.com
www.olivierdegorce.fr

Toutes les photos de cet article sont signées Olivier Degorce et utilisées avec son aimable autorisation.