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Nile Rodgers, histoire d'une machine à tubes

Nile Rodgers, histoire d'une machine à tubes

Le guitariste et auteur-compositeur phare des années disco a signé pour les Daft Punk le hit planétaire "Get Lucky", rappelant aux incultes qu’il reste l’un des producteurs les plus talentueux de sa génération. Alors qu’il est le sujet d’un documentaire, Nile Rodgers, les secrets d’un faiseur de tubes, diffusé le 25 avril sur Arte et qu’un nouvel album de Chic doit sortir cet été, Green Room Session revient sur le parcours du génial Nile Rodgers.

"Freak out ! Le Freak c’est chic!". Un soir de 1978 dans un club, peut-être à New York. Pluie de paillettes. Combinaisons en lamé or ultra sensuelles. Pantalons patte d’eph' où les chevilles se perdent. Des sculptures capillaires façon Farah Fawcett ou boule afro rebondissent au rythme de la musique. Les mouvements des corps sont syncopés sous la lumière épileptique des stroboscopes. "Freak out ! Le Freak c’est chic!" résonne à nouveau dans la pénombre, hymne disco mais aussi cri de frustration. Aujourd’hui, le morceau du groupe Chic évoque la période pleine de glam où un certain John Travolta battait le pavé chemise ouverte et chaine en or qui brille. Mais il a été composé alors que le groupe était d’humeur bien plus maussade : suite à la déconfiture de la fine équipe devant le Studio 54, empêchée d’entrer par le physio. L’anecdote fait doucement sourire, elle a aussi et surtout fait la renommée d’un homme désormais sexagénaire auquel les Daft Punk ont fait appel pour leur "Get Lucky", après ­David Bowie ("Let's dance"), Diana Ross ("Upside Down") ou ­Madonna ("Like A Virgin") : Nile Rodgers.

Le tube aux sept millions d'exemplaires

L’histoire de Chic commence donc aux portes du sacro saint lieu de la nuit des années 70, le Studio 54. Le groupe existe déjà depuis deux ans et le disco n’est pas seulement une danse mais aussi un mode de vie : "un courant de liberté comme l'Amérique n'en a jamais connu", se souvient Nile Rodgers dans Télérama. Le jeune trentenaire et son acolyte du groupe Chic, Bernard Edwards, ont rendez-vous avec la reine du moment, la diva excentrique Grace Jones, qui veut que les deux petits gars produisent son prochain album. Mais à l’entrée, le physio ne croit pas les deux musiciens et leur claque la porte au nez, leur assenant un cinglant "Fuck off" ("Allez vous faire foutre"). Déception. "Alors on est rentrés à mon appartement et on a commencé à faire un boeuf du genre 'Aww, fuck off! Fuck Studio 54'. Et ça sonnait super", se souvient dans Vulture Nile Rodgers. "Fuck off" se transformera en "Freak out", pour être sûr que le titre passe sur les radios. Banco. "Le Freak" - faisant référence à une nouvelle danse en vogue à l’époque - devient triple disque de platine et sera vendu à 7 millions d’exemplaires.

La bohême à West Village

nilesL’histoire de Nile Rodgers commence quant à elle dans le West Village des années 50, cœur battant de la Beat Generation. Là se mêlent encore artistes et prolo qui travaillent dans les ateliers et manufactures du coin. "Mes parents étaient à fond dans la musique. Ils étaient mega-bohêmes (...). Ils avaient déménagé à Greenwich Village parce que c’était l’endroit où il fallait être", confie Nile Rodgers à Vulture. Il se met à la guitare vers 16 ans et rencontre en 1970 celui avec qui il fera toute sa carrière : le bassiste Bernard Edwards (qui décède en 1996). Ils fondent ensemble le Big Apple Band avant de changer de nom en 1977 pour Chic. "Nous avons essayé de faire croire aux radios américaines que nous étions français. (...) Avec Bernard, on allait voir les DJs et il ne comprenaient pas le mot Chic, a récemment confié Nile Rodgers. Mais dès qu’on leur expliquait que ça venait de 'Très chic', ils devenaient dingues ! (...) c’était juste un moyen pour nous de contourner le système".

La traversée du désert

Les deux hommes produisent ensuite Sister Sledge avec We Are Family (1979), la reine des dancefloors Diana Ross avec Diana et le tube "Upside Down" (1980) entre autres. "Il n'existe pas de courant musical plus ouvert (que le disco, ndlr), considère Nile Rodgers dans Télérama. Tous les genres y étaient acceptés, du jazz au rock. Et tout le monde se retrouvait à égalité sur la piste de danse, Noirs et Blancs, homos et hétéros...". Les années sont particulièrement excitantes et intenses. Mais ne durent pas longtemps. "Les gens ne réalisent pas que la durée de vie de Chic c’était juste trois ans". La fin de l’âge d’or du disco, genre musical soudain tombé en disgrâce avec la campagne "Disco sucks" ("le disco ça craint") signe l’arrêt de mort du groupe. Nous sommes en 1979, des inscriptions "A mort le disco" apparaissent un peu partout et un DJ de Chicago forme une "armée de destruction du disco". La fête est finie pour Nile et Bernard. "Nous n’avons jamais refait un hit. Six flops d’affilée", se souvient le producteur. Chic se sépare en 1983 après son dernier album chez Atlantic Records, Believer.

David Bowie And ChicFinalement, la rencontre providentielle se produit, avec celui qui fait se dresser les foules : David Bowie que Rodgers rencontre en 1983. Dans un club, évidemment. Coup de foudre amical, les deux hommes ne se quittent pas de la soirée et Nile Rodgers produit pour lui le mythique album Let’s Dance : "Là, je suis entré dans une nouvelle spirale : No. 1 avec David, No. 1 avec INXS (Original sin, 1984, ndlr), No. 1 avec Madonna (Like A virgin, 1984, ndlr), No. 1 avec Duran Duran (Notorious, 1986). Bowie m’a libéré". Le disque est composé en Suisse, enregistré et mixé dans la foulée, le tout en seulement 17 jours.

Le succès de "Get Lucky"

Puis les années passent, Nile Rodgers continue de produire et se met aussi à la bande originale de films pas forcément inoubliables comme Le Flic de Beverly Hills 3, Blue Chips, The Flintstones et Feeling Minnesota (en collaboration avec Bob Dylan) dans les années 90, ainsi que de jeux vidéo avec Rush Hour 2, Neige Dogs et Semi-pro. Il faut attendre 2013 pour que le producteur se place à nouveau sous les projecteurs. Grâce aux Daft Punk, experts en réhabilitation de légendes un peu oubliées. "Je les ai rencontrés à la soirée de lancement de leur premier album, il y a des années, explique Nile Rodgers aux Inrocks. On a fini par se retrouver dans mon appartement, à New York. Ils m’ont expliqué qu’ils travaillaient sur un nouvel album et ça m’a paru intéressant". Il devait travailler sur un seul morceau avec eux, ils en feront finalement trois ensemble dont le titre au succès planétaire "Get Lucky".