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Darkel : "J'en avais marre du côté prétentieux et élitiste de Air !"

Darkel : "J'en avais marre du côté prétentieux et élitiste de Air !"

On a bu le thé avec Darkel, la moitié de la formation électro-versaillaise Air, à l'occasion de la sortie, aujourd'hui, de son nouvel EP The Man Of Sorrow. Nous avons parlé bonheur, nature et Islande avec celui qui se considère comme un "anti-acteur plus intéressant hors interview".

Pourquoi avoir attendu presque dix ans pour ressortir un EP ?

En 2006, il y a eu plusieurs albums sortis en l'espace de trois mois : 5 : 55 de Charlotte Gainsbourg et DARKEL. Des morceaux solo j'en fais tout le temps mais j'ai besoin de collaborer avec des gens pour me nourrir, ça me rend heureux. Entre Air et Tomorrow's World, je n'avais as eu le temps de sortir mes morceaux solo avant. La musique est un art qui demande une initiation. J'ai tellement appris avec ces collaborations que j'avais besoin de ça pour aller plus en profondeur dans ma musique. C'est comme si en solo j'étais un petit garçon et ignorais où j'allais ! Désormais, avec l'âge, c'est bon, j'arrive à acquérir la profondeur musicale que je veux.

Quand as-tu composé les quatre morceaux de The Man Of Sorrow ?

Il y a environ entre un et deux ans. J'étais dans un état d'esprit un peu "héroïque fantaisie", influencé par Game Of Thrones, par le fait que le bonheur n'est pas urbain. Ce qui nous apporte du bonheur ne se situe pas forcément dans la société ou chez les humains mais plutôt dans la nature. D'où les oiseaux autour de moi sur la pochette de l'album.

Il y a une signification cachée derrière cette photo ?

Le début du morceau "The Man Of Sorrow" représente à mes yeux une envolée d'oiseaux. Ce sont des nappes de violons planantes qui se dirigent vers le haut. Il y a vraiment l'idée d'un vol au-dessus de la terre durant lequel on voit un paysage. A cette période là, j'étais pas mal en Islande, j'y retourne de plus en plus puisque j'ai aussi un projet avec Barði Jóhannsson, Starwalker. C'est un peu le refuge de l'humanité ce pays !

Les morceaux de ce nouvel EP représentent-ils un exutoire comme c'était le cas avec celui de 2006 ?

Au fil de mes interviews, je me rends en effet compte du vrai sujet de la musique : des sujets narcissiques. Il y a assurément une approche romantique dans cet EP : les grands espaces, le retour à la nature, les sentiments exacerbés, des sentiments chauds comme l'amour ou l'empathie. L'électro ne permet pas tout le temps ça, de part les rythmes, les formats radio. Tout est standardisé, il faut qu'il y ait un certain bpm. DARKEL c'est un peu une manière pour moi de prendre le contrepied de ce qu'il se fait maintenant afin de rêver. C'est de la musique médicinale.

Tu as été traumatisé par la ville ?

Elle nous rend tous standardisés. La clé du bonheur ne se situe pas forcément à Paris et consiste en une libération de nos angoisses. Le voyage nous permet de redevenir comme lorsqu'on était enfant.

Est-ce que The Man Of Sorrow constitue une rupture avec DARKEL ?

Oui. A cette époque j'étais frustré de ne pas faire de chansons. Pour 5:55 en plus je composais des chansons qui étaient chantées par Charlotte Gainsbourg. Avec The Man Of Sorrow ce n'est plus le cas, c'est pour cette raison qu'il y a deux chansons et deux instrumentaux.

Tu comptes refaire des concerts ?

Oui d'ici un ou deux ans. Les concerts me manquent énormément, le rapport au public, à l'instrument. Les concerts sont ce qu'il y a de plus admirable dans la musique. Mon destin est de faire des concerts au piano et de chanter. Je suis né ainsi. C'est important de produire comme dirait Etienne de Crécy ! Je ne dis pas qu'il faut tout sortir puisque parfois on ne fait pas des supers morceaux mais il faut créer.

Tu as composé la musique du film L'été de Sangaïlé. Comment t'es-tu retrouvé sur ce projet ?

C'est produit par Les Films d'Antoine qui a également produit Pioneer et dont Air avait fait la musique. A cette occasion, Antoine - à la tête des Films d'Antoine - m'a montré les images que j'ai trouvé très belles, avec des grands espaces. Je me sus dit : c'est pour moi !

Ce n'est pas la première fois que tu composes la musique de films. Tu voudrais développer cela ?

Quand tu es musicien français on te propose des films français. Je n'y arrive pas. Les comédies françaises ce n'est pas mon truc, je ne suis pas forcément bon là-dedans. Cela dit j'ai composé la musique de Cyprien...J'en avais marre du côté prétentieux et élitiste de Air genre "il ne faut travailler que pour des artistes prestigieux, que pour des marques prestigieuses". Tous ces codes c'est coincé, je voulais faire quelque chose de débridé.

Il y a des réalisateurs pour lesquels tu aimerais composer la musique ?

Oui, mais ils n'existent pas encore ! Ils émergent disons. Souvent ce sont des films de lâcher prise qui m'intéressent. J'aimerais bien composer la musique de films de science-fiction. Birdman c'est super par exemple mais ce n'est pas la musique qui me conviendrait. J'aurais adoré faire la musique de Game Of Thrones, Breaking Bad, qui possède une texture de son géniale, True Detective aussi, dont la musique est très dark. Pour des raisons économiques et sociales, la série est le genre idéal de notre époque. Il y a une cinétique émotionnelle qui dure dans le temps, un peu comme les livres.

Tu vas continuer à travailler avec Nicolas Godin ?

On est obligés de travailler ensemble car Air est notre bébé et c'est une machine qui tourne. Je ne sais pas vraiment si j'en ai envie, c'est par phases. En ce moment, nous sommes dans une époque qui nous éloigne. Tu connais beaucoup de groupes qui ont duré quinze ans ?

Comment Nicolas voit-il tes envolées solitaires ?

Il n'est pas trop au courant. Il y a des moments où la symbiose ne se fait plus, où ce qui ressort de notre travail n'est pas utile. Peut-être que dans deux ans en revanche nous serons plus puissants. C'est comme une histoire de couple.