JE RECHERCHE
Non, la musique classique et l'électro ne sont pas incompatibles

Non, la musique classique et l'électro ne sont pas incompatibles

L'annonce de la venue de Derrick May accompagné d'un orchestre symphonique pour le Weather Festival cet été a quelque peu créé la surprise. Avant lui, Jeff Mills ou bon nombre d'artistes signés chez InFiné ont déjà prouvé que la frontière entre musique classique et électro s'avère de plus en plus poreuse.

Le concept n'est pas nouveau mais il semble se faire de plus en plus manifeste. Cet été, le festival Weather Winter accueille pour son concert d'ouverture le 4 juin, un des pontes de la techno made in Detroit : Derrick May. La surprise ne se situe pas tant dans la venue du DJ américain, sa deuxième fois dans le festival, que dans la forme qu'elle va prendre puisqu'un orchestre philharmonique, les musiciens Dzijan Emin ainsi que Francesco Tristano vont accompagner Derrick May. Preuve que la musique électronique peut aisément se mêler à sa version classique ?

Il y a un peu plus d'un mois, le pionner de la techno Jeff Mills a eu carte blanche au Louvre pour organiser quatre duos éphémères. Pour le premier, le DJ et producteur américain a choisi de s'allier avec le pianiste classique Mikhaïl Rudy pour une "exploration spatio-temporelle". "On rapproche progressivement nos deux univers pour créer une dramaturgie, a expliqué l'artiste à Télérama. C'est un travail de plasticiens, par couches, afin que le public voyage sans se demander s'il s'agit de techno ou de classique".

Cette volonté de décloisonner, de brouiller les frontières qui peuvent exister entre ces deux mondes en les entremêlant semble avoir motivé un des projets de William Orbit. Ce pionnier de la house music anglaise a sorti il y a vingt ans Pieces In A Modern Style, un album de relectures électroniques de morceaux classiques signés Beethoven, Vivaldi ou encore Ravel. Le fait que cet album n'ait pas vraiment convaincu lors de sa réédition en 2000 n'a pas empêché cet originaire de Shoreditch, près de Londres, de réitérer avec la sortie de Pieces In A Modern Style 2, il y a cinq ans.

De manière plus éminente, le London Sinfonietta, orchestre de chambre installé à Londres spécialisé dans la musique classique contemporaine, s'est fendu d'un double album live, Warp Works & 20th Century Masters, comprenant des compositions notamment signées par Aphex Twin ou Squarepusher. Enfin, pour éviter de tomber dans l'énumération lassante, et plus récemment, rappelons que l'orchestre Les Siècles, sous la direction de François-Xavier Roths, a revisité le géant de la techno de Détroit Carl Craig lors d'un passage à la Cité de la Musique à l'automne 2008. Accompagnés par Francesco Tristano, encore lui, au piano, et Moritz Von Oswald, le trio a ainsi constitué le projet "Versus" et remis ça à la Gaîté lyrique en 2011.

Un mélange nourricier

Les collaborations où fusionnent musiques électronique et classique ne sont par conséquent pas nouvelles mais pour autant toujours aussi rares. En 2009, Laurence Equilbey, chef d'orchestre renommée, s'est aventurée sur ces terres de confluences en sortant Private Domain, un album où plusieurs musiciens estampillés électro se frottent à la musique classique. "Une idée que j'avais depuis longtemps", confie-t-elle. "Pendant deux ans, j'ai cherché des artistes qui pourraient être intéressés par le projet. Je leur ai montré une playlist de plusieurs chansons au sujet desquelles je sentais une ouverture, j'entendais un traitement pop". De ces recherches sont nées des alliances remarquables. La Septième symphonie de Beethoven, Purcell ou encore Mozart ont ainsi été revisités par Para One, Marc Collin ou Emilie Simon pour ne citer qu'eux.

http://www.dailymotion.com/video/x948it_para-one-septieme-iko-private-domai_music

"L'intérêt pour les artistes était de voir comment ces oeuvres résonnaient en eux. Je voulais leur laisser un champ d'action important", explique Laurence Equilbey, avant de poursuivre : "La musique baroque possède des points communs avec l'électro. Des basses obstinées, des boucles, qui créent des relations directes". Ainsi, vouloir mélanger les deux ne semblerait presque plus inattendu. "Je ne suis pas quelqu'un qui milite pour le crossover mais je pense que le mélange peut vraiment être nourricier, résume Laurence Equilbey. Au début, j'ai fait Private Domain pour des raisons artistiques. J'avais envie de rencontrer la jeune génération électro. Si ce n'était pas mon but premier, il y a tout de même une volonté d'universaliser la musique classique. Et je pense que l'électro peut en révéler la force cachée". La mélomane conclut : "Entendre le mexicain Murcof remixer du Schubert est tout de même incroyable. Au-delà du mélange électro et classique, ce sont deux univers qui, tout d'un coup, s'entremêlent".

 Le poids de l'institutionnel

Sans vouloir "faire de l'hybride pour faire de l'hybride", Joachim Olaya, créateur du festival Beyond My Piano, encourage de son côté les artistes qui vont dans ce sens. Pour les deux éditions de son festival parisien, il a souhaité mettre en avant "l'instrument hors normes" qu'est le piano, en sélectionnant notamment Francesco Tristano, décidément, un spécialiste de Bach. Le compositeur allemand représente, de l'aveu de Joachim Olaya, l'artiste qui se rapproche le plus de l'électro. "Tout ce qui est musique ancienne, ce qui se situe avant le XVIIIème siècle, développe le producteur, demeure, il ne faut pas l'oublier, de la musique pour danser, à l'image de l'électro".

"De fait, le lien entre électro et classique est évident, de part la composition musicale, décrit Joachim Olaya. Il y a un format musical séquencé avec des patterns. En restructurant, on se rapproche de l'électro". L'artiste Bachar Mar-Khalifé, présent à la deuxième édition du festival, représente l'exemple type de ce mélange. "Il se situe au milieu de tout ça, décrit Joachim Olaya, ce qui est drôle est que, dans sa tête, il pense être un artiste rock !".

"Le problème qui existe en France, pointe cet ingénieur du son de formation, réside dans le fait que le poids institutionnel est trop important". Ici, les musiciens classiques vont avoir du mal à être également considérés comme des artistes électro. En Allemagne en revanche, il y a de nombreux festivals à la programmation hybride. Il y a même un label, Denovali Records, dont la plupart des artistes mélange classique et électro. Au final, Joachim Olaya reconnaît qu'"il y a en effet deux mondes entre musique classique et musique électro mais il faut savoir élargir les frontières".

#038;list=PLQ4eX0AxZTnHyc8DgoXDk8TjNRM5v4IHN