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Skip & Die : "Nous n'allons jamais nous contenter d'un seul style"

Skip & Die : "Nous n'allons jamais nous contenter d'un seul style"

On a discuté mode, musique et politique de bon matin avec le groupe néerlandais-sud africain Skip & Die. Bonus exclusif : deux titres de leur nouvel album sont en écoute sur Green Room Session ! 

Il y a trois ans, Skip & Die était de tous les festivals avec sa dubstep-trap-world-spoken word. S'il faut coller autant d'étiquettes pour définir leur style, c'est que le quatuor sud-africain et néerlandais s'amuse beaucoup à balader l'auditeur. C'est bien simple : avec leur deuxième album Cosmic Serpents, les Skip & Die balayent à peu près toute la carte des influences musicales, du maloya créole aux rythmes sud-américains. Rendez-vous le lundi 23 mars pour découvrir le disque dans son intégralité. En attendant, deux titres, "Mañana" et "Maloya Magic", sont en écoute exclusive juste ici. Un choix de morceau qui a beaucoup plu à nos quatre globe-trotteurs. Rencontre avec le groupe au grand complet : l’exubérante chanteuse Cata Pirata et le compositeur Jori Collignon (la Sud-Africaine et le Néerlandais ont d'abord créé Skip & Die à deux), mais aussi le nerveux percussionniste Gino Bombrini et le grand muet de la bande, le guitariste Daniel Rose.

Green Room Session : Vous aimez beaucoup voyager et puiser votre inspiration de vos rencontres. Où êtes-vous allés cette fois ?

Jori Collignon : Une de nos ambitions quand nous avons commencé Skip & Die était de tourner le plus possible. On est allé un peu partout, et nous avons plus ou moins créé cet album pendant la tournée, en utilisant des ingrédients récupérés dans les différents pays que nous avons visité : en Chine, en Russie, à la Réunion, en Amérique du Sud... Plus récemment, on s'est rendu en Egypte pour un festival, et on a fait un featuring avec Islam Chipsy qui a joué aux Trans Musicales de Rennes cette année. On avait déjà enregistré quelques chansons pour l'album, il s'est greffé à l'une d'elle.

Justement, le titre "Maloya Magic" est en écoute juste ici.

Cata Pirata : Pour la collaboration maloya avec Lindigo, c'est un peu différent, on a créé le titre à partir de rien. On les a rencontrés en France, ils faisaient notre première partie. On ne les connaissait pas mais on a été très impressionné par leur concert, on ressentait vraiment la transe tribale de leur musique. Olivier, le chanteur de Lindigo, nous ensuite a invité dans son jardin à La Réunion et on a enregistré la chanson en faisant un grand barbecue, c'était génial !

Gino Bombrini : On a construit un cajon pour le morceau, et pendant qu'on était tous en train de composer on se relayait pour planter les clous, y compris notre manager. Tu peux entendre les coups de marteau pendant la chanson !

Et comment s'est passée l'élaboration de "Mañana", un des morceaux les plus calmes de l'album ?

Jori : On était en tournée depuis deux ans. Avant de se lancer dans l'enregistrement du deuxième album, nous avons pris des vacances. Cata est rentrée en Afrique du Sud, puis on s'est retrouvé en studio pour un mois. L'hiver, en Hollande, sans soleil : on était très loin des tropiques ! Mais ça été une période très productive, on a pu réunir tout ce qui nous est arrivé ces deux dernières années. Quand tu es en live, tout est affaire d'adrénaline, d'énergie. C'est peut-être pour ça qu'il y a quelques chansons plus calmes sur l'album : en studio, tu relâches la tension.

Cata : On voulait faire une collaboration pour "Mañana" avec target="_blank">Chancha Via Circuito, alias Pedro Canale, que l'on connaît depuis longtemps. On lui a envoyé le début de travail sur la chanson, il nous a répondu : "j'adore ! c'est vous qui l'avez écrite, vraiment ?!" (rires).

Cet album sonne peut-être plus sud américain que sud africain. Pourquoi ?

Cata : Je suis d'Afrique du Sud, mais pas que. J'ai vécu dans plusieurs autres endroits au cours de ma vie. Dans le premier album, je m'exprime sur mes racines, mais j'ai aussi vécu à Buenos Aires et ça je n'avais pas encore eu l'occasion de le traiter. Et puis bien sûr la tournée a influencé tout le monde.

Jori : On a rencontré beaucoup de gens géniaux là-bas qui, un peu comme nous, sont en quête spirituelle. Ils sont déçus par le chemin que prennent nos sociétés et cherchent des alternatives en dehors du capitalisme ou des grandes influences nord-américaines.

Cata, tu te vois t'installer définitivement quelque part ?

Cata : Ça me fait flipper ! Pas question. (rires)

Jori : Même si c'est au bord de la mer ?

Cata : Je suis déjà arrivée sur des îles en me disant que c'était magnifique et que j'allais rester là toute ma vie...

Jori : ...Et après tu te dis "c'est quoi ce gros insecte beurk" !

Cata : Mais non ! (rires) Je me demande très rapidement où sont les musées, les cinémas indépendants, où sont les gens avec qui je peux avoir une conversation différente ? Dans l'idéal, j'aimerais vivre six mois par-ci, six mois par-là.

Pour revenir sur le nouvel album, Cosmic Serpent est-il tout aussi politique que votre premier disque Riots In The Jungle ?

Cata : Notre musique n'est pas vraiment politique, même si le mot ne me fait pas peur. Je parlerais plus de conscience sociale.

Jori : Je n'aime pas ce mot, "politique". Nous n'écrivons pas des chansons sur les politiciens ou les chefs d'entreprise.

Cata : On approche ces problématiques sous un angle un peu plus poétique. D'autres savent très bien le faire directement, comme Immortal Technique, un rappeur américain super cool. Il a une façon très intéressante d'écrire des chansons, très agressive, qui dit "fuck le système" et "fuck les grosses majors". Il m'inspire beaucoup, mais nous ne sommes pas comme ça, nos opinions mettent simplement une couleur sur les mots. "Mañana" est un bon exemple de chanson politique mais présentée de manière poétique. Je l'ai écrite comme une chanson d'amour qui commence par "I've been waiting so long". Mais ce que je dis vraiment, c'est qu'en tant qu'être humain nous sommes passifs, nous attendons que les choses changent sans rien faire pour. Pourtant, il suffit de se réveiller.

Jori : Plutôt que de dire 'fuck you', on essaye sur cet album de faire réaliser aux gens qu'on est tous des habitants de cette planète, peu importe les politiciens, et qu'on peut faire bouger les choses en tant qu'individus. J'espère que notre musique est une toute petite partie d'une prise de conscience plus globale. Je ne pense pas que cet album en lui-même va changer des vies mais ce serait super qu'il devienne une bonne bande-originale pour ces changements !

A la sortie de votre premier single "Cosmic Serpent", certains commentateurs Youtube se sont plaints du manque de dubstep. Pour avoir écouté le reste de l'album, ils vont être déçus : ce n'est plus votre truc ?

Cata : Depuis le tout début, nous avons prévenu que nous n'allons jamais nous contenter d'un seul style !

Jori : Si quelqu'un attend du dubstep, je suis sêr que les lives leur apporteront leur dose de gros synthés ! De toute façon, ce n'est jamais facile de contenter les gens sur un deuxième album, chacun se fait une idée de l'identité du groupe sur la foi du premier disque. Ça me fait penser au deuxième album de Justice. Tout le monde les adorait et soudain ils font ce rock psychédélique avec de vrais instruments... J'ai aimé, c'était intéressant qu'ils fassent ce choix même s'il n'a pas eu autant de succès. MGMT est un autre bon exemple.

Cata : On n'a pas envie de se dire "ok, les trucs à la Diplo fonctionnent, alors faisons ça". On ne cherche pas à faire de hits.

Et peut-être que l'on vous comparera moins souvent à M.I.A....

Cata : Peut-être ! Je reçois des commentaires sur mon Instagram pour dire que je ressemble à M.I.A.. Et je suis là 'whaaat ?'. Ça ne me pose pas de problème en soi, je trouve ça plutôt drôle de voir comme chacun a ses propres références. On essaye de ne pas faire trop attention à ce que les gens pensent de nous : dans ce métier, on est jugé 24 heures sur 24, sur internet, en interview... Quand les gens disent 'je préférais avant', ils oublient qu'il y a un vrai être humain qui a composé cette chanson.

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On doit souvent vous parler de Die Antwoord puisque que vous êtes également un groupe estampillé "Afrique du Sud". Ça doit être un petit peu fatigant non ? Vous pourriez travailler avec eux ?

Cata : Oui je pourrais travailler avec eux et non ça ne me fatigue pas. Je pense que c'est simplement le seul groupe sud-africain que les gens connaissent. Ça en fait au moins un ! (rires) J'aime beaucoup ce qu'ils font en tout cas, ils montrent une autre musique, une autre allure.

C'est étonnant de voir que les deux groupes d'Afrique du Sud connus internationalement sont deux projets originaux, loin d'être lisses et à la musique parfois agressive. Il y a quelque chose dans l'air ?

Jori : L'Afrique du Sud a une histoire si particulière, unique, accepter les autres cultures est d'autant plus important là-bas, et tu dois te battre pour avoir ce que tu veux, ce qui donne peut-être un son plus agressif. Il y a aussi peut-être un peu moins de règles, plus de choses à oser.

Cata : Toutes les dictatures explosent les cultures, les familles. Je le vois aussi avec mes amis en Argentine. Cela crée un trauma culturel, et les gens sont plus conscients du monde qui les entoure ensuite. Il faut beaucoup analyser le monde quand on sort de ça, chercher de nouveaux moyens de vivre pour ne pas se laisser dicter ce que l'on doit faire encore une fois.

Un groupe sud-africain à absolument découvrir ?

Cata : Jack Parrow ou Spoek Mathambo, il est sud-africain et sa femme suédoise, ils rappent ensemble.

Cata, au moment de la sortie de Riots In The Jungle, tu étais assez impliquée dans la mode. C'est toujours le cas ?

2-skip-and-die-shoesCata : J'ai fait beaucoup de bijoux, j'ai cousu des tee-shirts aussi. C'était avant la tournée, depuis je n'ai plus eu le temps, malheureusement. Il faut que je retrouve des moments pour faire ça. Mais je travaille en ce moment avec une designer d'Amsterdam, Anne van sen Boogaard et avec MaryMe-JimmyPaul. Les deux sont encore assez confidentiels mais font des vêtements géniaux, comme The People Of The Labyrinths dont je porte un manteau aujourd'hui. On a également designé une paire de sandales (ci-contre) avec Swear London. Et puis on est sponsorisé par Diesel et WeSC qui nous permettent d'avoir un petit peu d'allure en tournée même si on vient de sortir du tour-bus (rires).

Être sponsorisé par Diesel et pour autant avoir un discours altermondialiste, ce n'est pas incompatible ?

Cata : C'est peut-être un peu paradoxal. Mais on ne pourrait pas survivre financièrement sans ça. On travaille aussi avec Red Bull et grâce à eux on va animer des ateliers dans des prisons en Afrique du Sud.

Jori : C'est délicat mais ce n'est pas tout blanc ou tout noir. L'industrie est en train de changer, il n'y a plus vraiment d'argent puisque la musique devient gratuite, en quelque sorte. Il faut trouver d'autres moyens et Red Bull fait partie de ces entreprises qui investissent dans la culture pour stimuler cette industrie et nous permet, par exemple, de faire ces ateliers dans les prisons. Je ne suis pas contre ça.

Daniel, tu n'as pas l'air du genre bavard. Un petit mot pour la fin ?

Daniel Rose : Oui, désolé, je n'ai pas beaucoup parlé... C'est que j'ai très faim (rires)

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On les a donc laissé vaquer à leurs occupations (de type viennoiserie si on a tout compris). De toute façon, ce n'est qu'un au revoir : les Skip & Die seront le 31 mars à la Lune des Pirates (Amiens), le 1er avril au Grand Mix (Tourcoing), le 2 avril au 106 (Rouen), le 3 avril à l'Ubu (Rennes), le 4 avril au Festival Chorus à La Défense, le 7 avril à la Maroquinerie (Paris), mais ils passeront aussi à Bordeaux, Nantes, Toulouse, Grenoble... Toutes les infos sur la tournée sont à retrouver sur leur site officiel.

Crédits photo : Laura Andalou et Alexander Dahms