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Les disques sortiront maintenant le vendredi, et c'est plutôt une bonne nouvelle

Les disques sortiront maintenant le vendredi, et c'est plutôt une bonne nouvelle

A partir de cet été, il se pourrait bien que les albums sortent, partout dans le monde, le vendredi uniquement. Pourquoi cela ? Et ça changerait quoi ? 

En France, les disques sortent traditionnellement le lundi. Personne ne sait vraiment pourquoi, ce n'est pas une règle officielle, et disons que ça n'obsède pas les labels et les disquaires. C'est comme ça, c'est tout, une semaine commence toujours avec son lot de nouveautés. Sauf qu'aux Etats-Unis, les CDs sont mis en vente le mardi. Puis viennent le Japon le mercredi ou l'Australie et l'Allemagne le vendredi (bien que le cycle commence généralement par eux). Un sacré bazar pour les fans d'artistes internationaux et les journalistes qui se retrouvent à hésiter entre deux voire trois dates de sortie officielle -- et encore, on ne parle pas de la distinction entre la sortie digitale et la commercialisation physique, intervenant parfois à une semaine d'écart. La Fédération internationale de l'industrie phonographique (Ifpi), qui représente 1300 labels internationaux, a décidé de lancer un grand débat pour trouver un jour commun à tous les pays. Outre les labels, d'autres acteurs de l'industrie du disque ont été consultés, comme le FIM (la Fédération internationale des musiciens), la Featured Artists Coalition (organe protégeant les artistes et performers anglais) ainsi que des distributeurs et autres plateformes d'achat à l'image d'E. Leclerc, de Spotify ou d'iTunes. Un jour est sorti gagnant : le vendredi.

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Était-ce vraiment essentiel de changer nos petites habitudes ? Pour l'Ifpi, il s'agit même d'un problème vital à l'échelle de l'industrie, et la fédération souhaite appliquer sa réforme dès l'été 2015. Outre la frustration accumulée par les utilisateurs devant attendre qu'un album sorte dans leur pays pour le découvrir (alors que les autres membres du fan-club international ont déjà écrit des tartines sur Facebook pour décrire, titre par titre, ce qu'ils en pensent), cette harmonisation cherche surtout à prévenir les fameux leaks. Logique : plus on réduit le temps passé entre deux sorties, moins le vilain pirate a le loisir de l'uploader et d'appâter les consommateurs honnêtes mais frustrés ("je l'aurais acheté s'il était déjà sorti chez moi !). Sauf que ça ne marche pas vraiment comme ça. Dans la majorité des cas, les fuites apparaissent bien avant la sortie de l'album, entre deux et trois mois en amont, en fonction de l'auteur de l'indiscrétion -- label, journaliste, usine, distributeur... voire les artistes eux-mêmes. Demandez à Björk, PhoenixBeyoncé, Madonna ou Angel Haze, ils connaissent le principe.

Autre argument avancé par l'Ifpi : la promo. Avec une sortie française le lundi, une autre le lendemain aux Etats-Unis et une commercialisation le mercredi au Japon, la tournée promotionnelle des "gros" artistes prend vite l'allure d'un tour du monde. En resserrant le timing de com', une plus grande place sera accordée aux réseaux sociaux et la notion d'exclusivité prendra tout son sens. Par exemple, au lieu de faire le tour des plateaux télé, Madonna pourra faire un seul tweet ou post Facebook pour tous ses fans, tout en accordant une ou deux interviews. Et c'est tout. Avantage : on ne sera pas pollué par encore et toujours les mêmes têtes en terme de choix d'interviewé. Inconvénient : le petit groupe des médias influents habitués aux entretiens de pop-stars se resserrera encore plus. Pour reprendre l'exemple de Madonna, avec une seule journée de sortie internationale, la Material Girl discutera peut-être avec Pitchfork, une télé anglaise et basta. Il faudra que les artistes fassent des choix -- donc trouver le média à la plus grande audience --, et plus jamais on ne pourra espérer accueillir Madonna sur Green Room Session (même si ce n'est pas ce qui nous fait lever le matin, soyons honnêtes).

Cela dit, s'il y a bien un argument imparable de l'Ifpi, c'est celui des ventes. C'est un fait, les gens achètent plus le vendredi, parce qu'ils finissent plus tôt, c'est le week-end -- on est heureux et on consomme. Alban travaille depuis deux ans chez Ground Zero, disquaire parisien indépendant. Il n'était pas au courant de cette recommandation de l'Ifpi mais reconnaît que "c'est vrai qu'il y a plus de monde les vendredis et samedis. Je ne sais pas si ça va sauver l'industrie mais c'est déjà bien d'essayer. Et puis on sera vraiment sûr d'avoir les sorties prêtes à être achetées pour le week-end". Ce n'est pas parce qu'on est un disquaire indépendant que l'on néglige les nouveautés au détriment des vinyles de collection, n'en déplaise aux Fnac et autres Leclerc très portés sur l'actualité : "On vend vraiment les deux, rééditions et collections comme des nouveautés. En plus, je pense que la Fnac et Leclerc ne sont plus vraiment des concurrents directs pour nous. Les gens viennent pour le service et les conseils, ils savent qu'ils peuvent trouver tel album sorti la veille, parfois même en avance", précise Alban. RAS du côté des disquaires donc, plutôt contents de voir leurs vendredis possiblement boostés par les sorties d'albums.

En fait, une seule crainte est réellement formulée ça et là : si tous les disques de la planète sortent le même jour, et sont donc relayés par les médias au même moment, les artistes indépendants ne risqueraient-ils pas d'être noyés dans la masse ? Pour Mathieu Marcourel, webmaster et fondateur du distributeur Differ-Ant (qui se charge des ventes de Creatures de Rone ou de Salad Days de Mac DeMarco), la mesure de l'Ifpi est plutôt une bonne chose. "Cela va considérablement simplifier la législation et l'organisation. Par exemple, quand on distribue des artistes allemands, qui sortent leurs albums le vendredi, c'est toujours très difficile au niveau de la livraison : est-ce qu'on livre en France après le lundi, ce qui nous fait rater le coche des sorties françaises, ou avant le vendredi, ce qui est compliqué en terme de timing ? C'est une bonne chose d'avoir une stratégie européenne commune". Mais pas que : on ne le sait pas forcément, mais beaucoup d'albums sortant le lundi sont disponibles dès le vendredi dans certains points de vente et disquaires. "Avec la sortie le lundi, toutes les ventes opérées pendant le week-end juste avant ne sont pas prises en compte dans les charts et les tops". Sauf que c'est justement pendant ce tout premier week-end de vente que les vrais fans courent à la Fnac ou chez leur disquaire préféré... Sans être comptabilisés, alors que "les mesures de ventes sont particulièrement importantes pour les indépendants". Quant à la peur de la surmédiatisation des gros au détriment des petits, c'est un "faux problème" pour Mathieu Marcourel vu que "tout le monde sort déjà le même jour en France". Même si ce n'est pas obligatoire, Differ-Ant s'alignera aux recommandations de l'Ifpi, comme beaucoup d'autres d'ici à cet été. Allons pour vendredi alors. Après tout, pour citer une grande philosophe américaine du XXIème siècle, le Friday c'est "fun, fun, fun, fun".

Update : Ce matin à minuit et une minute a eu lieu la première synchronisation des sorties de disques à l'échelle de 45 pays, tous les albums et titres étant disponibles à cette heure précise (moins le décalage horaire entre les pays). Du moins pour le numérique, il faut bien sûr attendre l'ouverture des magasins pour les achats physiques. C'est la première fois qu'une initiative de ce genre et de cette envergure est prise, et les conséquences positives attendues sont nombreuses (voir ci-dessus). Mais puisque les sorties de disques se font plutôt rares pendant l'été, on mesurera vraisemblablement les effets de cette mesure à la rentrée.