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"Réalité" de Quentin Dupieux, une certaine idée de la fiction

"Réalité" de Quentin Dupieux, une certaine idée de la fiction

Réalité, nouveau long-métrage de Quentin Dupieux, sera en salle demain. Le réalisateur et musicien déjanté continue à filer sa métaphore de l'absurde, brouillant comme jamais les frontières entre fiction et réalité.

"Si vous ne riez pas, ce sera de votre faute". Cette sentence signée Quentin Dupieux nous est révélée par Jonathan Lambert qui campe le rôle d'un producteur obsessionnel et angoissant dans Réalité, le dernier film de l'oiseau insaisissable. Le nouveau long-métrage du réalisateur déjanté, en salle demain, repousse un peu plus les limites de ce qu'il est possible de faire, de ce qu'il convient de croire, en somme, de la réalité.

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Des frontières du réel qui se se font et se défont autour d'Alain Chabat qui y joue Jason Tantra, un réalisateur en devenir projetant de tourner son premier film d'horreur : l'histoire de télévisions devenues dangereuses qui rendent abrutis ceux qui les regardent en leur envoyant des ondes, jusqu'à les tuer. "De la science-fiction", lui rétorque Jonathan Lambert lorsque Chabat vient, apeuré, lui soumettre le synopsis. Oui, peut-être.

Mais pour produire ce film, une condition sine qua non s'impose : le cri des victimes, au moment où les ondes s'immiscent en elles, doit être mémorable. Le cri de toute l'histoire du cinéma. "Je veux un Oscar pour ce cri", insiste le producteur. Jason a 48 heures pour le trouver. Il va donc s'atteler consciencieusement à la tâche. S'entraîner jour et nuit, quitte à les passer dans sa voiture, seul en compagnie de son dictaphone. Sous les yeux moqueurs de sa compagne, Elodie Bouchez, psychologue frigide et castratrice. "L'unique personnage du film à avoir les pieds sur terre", confiera-t-elle.

Mille-feuille de vérités

Mais le scénario du film, le vrai, celui de Réalité, va plus loin et superpose différentes couches de vérités. On y croise un jeune animateur télé - Jon Heder - officiant dans une émission culinaire se faire peu à peu mettre au placard. La raison ? Il ne parvient plus à se contenir en direct, se gratte en permanence car souffrant de crises d'eczéma en raison de la nouvelle lessive utilisée pour laver son costume de rat. Enfin, c'est ce qu'il croit. Le dermatologue qu'il consulte détecte pour sa part une déroute psychologique, "une crise d'eczéma de l'intérieur. Dans votre tête", tente-t-il de lui expliquer, ayant quelque peu l'impression de s'être fait avoir par son patient. A moins que ce ne soit l'inverse.

D'un déguisement l'autre, surgit également le proviseur - jouissif Eric Wareheim, déjà vu dans Wrong Cops - de la fillette nommée Réalité. Celui-ci aime se cacher derrière un costume de femme. Toutes ces tribulations se déroulent sous les yeux interloqués de Réalité dont le but va être de découvrir ce que recèle la bande d'une cassette vidéo découverte dans le ventre d'un sanglier dépecé par son père. Réalité qui se retrouve elle-même héroïne d'un film tourné par un talentueux documentariste nommé "Zog" qui prend un malin plaisir à piéger son producteur en démultipliant les mises en abyme dans son film. Vous suivez ?

Objectivation et implosion des mondes

Au terme du long-métrage, où la musique n'est pour une fois pas de Mr Oizo mais de Philippe Glass, les situations absurdes voire surréalistes se multiplient. La Réalité de Dupieux nous ballote entre différentes vérités auxquelles on croit toujours pouvoir un peu se raccrocher mais qui finissent par totalement nous filer entre les doigts. Nous laissant en roue libre et livrés à nous-même dans une sphère parallèle dirigée par le DJ-réalisateur.

Un sentiment loin de nous être étranger chez Dupieux. Depuis son premier vrai essai au cinéma avec Nonfilm (2001), qu'il décrivait comme "l'essence du No Reason", à Wrong Cops (2013) en passant par Steak (2007), Rubber (2011) et Wrong (2012), le filon de l'absurdité déroutante ne cesse d'être exploité. Un amour du surréalisme qui n'est pas sans nous rappeler le cinéma de Jean-Pierre Mocky, David Lynch, Luis Buñuel ou encore Werner Herzog, période Dans l'oeil d'un tueur. Sauf que cette fois-ci, l'amour du surréalisme de Dupieux semble être bien moins brouillon et plus abouti. Laissant de côté le non sens et le néant à tout prix, il signe un long-métrage qui s'interroge sur notre rapport au cinéma et à la télévision, dissimulant une critique à peine voilée de cette dernière et de notre recherche perpétuelle de sens réel.

Les premières images de Réalité avançaient pourtant un film produit, comme c'est le cas pour tous les films de Quentin Dupieux, par Realitism Films. Se serait-on fait berner ? "C'est une crise d'eczéma de l'intérieur. Dans votre tête".