JE RECHERCHE
Qui peut sauver les Victoires de la Musique ?

Qui peut sauver les Victoires de la Musique ?

Les Victoires de la Musique ont eu lieu vendredi soir dans une indifférence presque générale, quand il ne s'agissait pas de mépris. Comment en est-on arrivé là ?

Cela commençait plutôt bien. Il y a trente ans, la première cérémonie des Victoires de la Musique se produit. Un lieu mythique, le Moulin Rouge à Paris, sert de cadre à cette cérémonie découlant d'une initiative du ministre de la Culture de l'époque, Jack Lang - également initiateur de la Fête de la Musique -, qui souhaitait récompenser les meilleurs talents musicaux du monde francophone de l'année écoulée. Lors de cette soirée, l'acteur Gérard Jugnot improvise une partie de tirs au but en compagnie du journaliste sportif Gérard Holtz pour décerner la Victoire de l'album rock de l'année; Serge Gainsbourg croise Catherine Ringer des Rita Mitsuko ou encore Jeanne Mas, la victoire de "l'humoriste de l'année" est décernée à Raymond Devos. On a presque envie d'y croire. Trente ans plus tard, toujours à Paris, les Victoires de la Musique semblent avoir du plomb dans l'aile. Délocalisées au Zénith de Paris, elles ne semblent être regardées que pour être un peu mieux décriées. Seraient-elles passées à côté de leur but initial ?

Se posant comme un révélateur des musiques actuelles, force est de constater que les Victoires n'ont pas révélé grand monde. Pour la simple et bonne raison qu'elles arrivent trop tard. L'année dernière, par exemple, l'artiste Woodkid se voyait récompensé par la Victoire de "l'artiste révélation scène". Sauf que son album, The Golden Age, est sorti le 18 mars 2013 soit environ un an auparavant, lui laissant donc le temps d'être adulé par le grand public, de devenir disque de platine et donc d'écouler au moins 100 000 exemplaires de son premier opus.

Elargir son public plutôt que révéler

Pour ne pas tomber dans la critique facile, soulignons cependant qu'à défaut de révéler des artistes à proprement parler, les Victoires extirpent parfois certains artistes de l'ombre. La chanteuse Anaïs, auteure de l'entêtant "Mon coeur, mon amour" est nommée dans la catégorie "Groupe ou artiste révélation scène de l’année" en 2006. Si les votes vont finalement à la chanteuse Camille, la prestation de la jeune femme originaire la banlieue grenobloise lui permet de se distinguer. Elle vendra ensuite plus de 500 000 exemplaires de son album Cheap Show et se trouvera propulsée au sommet des charts français.

De même, Vincent Delerm sort son premier album éponyme en 2002 et remporte dans la foulée la victoire de "l'album révélation de l'année" en 2003. Cette récompense lui a permis de booster les ventes de son album - de 20 000 à 400 000 - et de passer de première partie de Julien Clerc à des dates pour lesquelles ce chanteur agaçant à plus d'un titre représente l'unique vedette. Plus récemment, l'Anglais Benjamin Clémentine, un des seuls étrangers nommés aux 30e Victoires de la Musique, s'est vu décerner la Victoire de la "révélation scène de l'année". Le chanteur de 26 ans va assurément pouvoir tirer parti de cette récompense, un mois seulement après la sortie de son premier album At Least For Now.

Audimat en berne et tweets acerbes

L'année dernière, 3,1 millions de téléspectateurs avaient suivi les trois longues heures de la cérémonie sur leur petit écran. Si les chiffres de l'audimat ne sont pas encore connus pour cette année, il ne faut pas s'attendre à un regain d'intérêt pour ce spectacle considéré par beaucoup comme une grande supercherie qui ne s'avère rien d'autre qu'une querelle interne entre les maisons de disque qui tirent les ficelles. Si un flot de hashtags #Victoires2015 s'est déversé sur les timelines Twitter, il était rarement associé à des critiques positives. D'aucuns pointant l'incompétence de l'animatrice Virginie Guilhaume, d'autres l'ennui engendré par cette cérémonie. Florilège :

Car les Victoires de la Musique ne sont évidemment pas les Grammy Awards. Si son équivalent américain regorge de shows grandiloquents, de looks plus fous les uns que les autres - la robe en dentelle de Beyoncé en 2014, celle totalement rose de Rihanna cette année - et de prises de risque provocatrices, dans l'Hexagone, même les artistes récompensés donnent l'air de s'ennuyer.

La seule exubérance de cette 30e édition pourrait être le sourire étrange, tant décrié sur les réseaux sociaux, du chanteur Raphaël. Mais il semblerait que même cette tentative de boutade soit tombée à l'eau, sombrant dans les abîmes de l'incompréhension. Le chanteur voulait simplement faire écho à son dernier single "Somnambule". Les Français manqueraient-ils d'humour ?

raphael sourire crop

Vous avez dit électro ?

Outre ces griefs, les Victoires de la Musique demeurent surtout une cérémonie teintée de scandales. Plusieurs sont les artistes qui refusent d' y être nominés. Mylène Farmer avait par exemple refusé, en 2011, de faire partie des Victoires. La chanteuse avait, plus tard, expliqué au magazine Serge : "J'ai passé des heures en coulisses pour les répétitions de cette soirée. Tout le gratin du show-business était là et ces gens m'ont écoeurée. Ils se détestent tous. J'étais triste d'avoir été récompensée et reconnue par ces gens-là. Ce sont les Victoires de l'hypocrisie !" . Le collectif Fauve avait de même ignoré la cérémonie. Les Daft Punk ont, peur leur part, préféré la version américaine en raflant tous les prix aux Grammy Awards l'année dernière. Enfin, certains artistes font le déplacement mais en profitent pour balancer leurs revendications - Noir Désir en 2002 - . Les Victoires vont-elles commencer à préférer les artistes moins belliqueux ?

Au final, il convient de s'interroger sur la pertinence de certaines des douze catégories, notamment sur celle intitulée "électro". Cascadeur a cette année remporté la victoire de "l'album de musique électronique" pour Ghost Surfer. A ses côtés se trouvait David Guetta, récompensé par la "Victoire des 30 ans" pour sa carrière en électro. Laurent Garnier doit l'avoir mauvaise.

Photo : © Bertrand Guay - AFP