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Ibeyi : "l'art sauvera le monde !"

Ibeyi : "l'art sauvera le monde !"

Les jumelles franco-cubaines, âgées de vingt ans, sortent leur premier album éponyme le 16 février. Une quarantaine de dates prévues aux Etats-Unis et en Europe, un producteur talentueux -Richard Russell-, les soeurs semblent avoir, en quelques mois, conquis pas mal de monde. Interview avec l'hydre à deux têtes, dans laquelle on a parlé Orisha, amour et art.

Comment s’est déroulée la composition de votre album ?

Lisa-Kaindé Diaz : Cela a toujours été carré. Nous savions exactement ce que chacune devait faire. J’ai composé toutes les musiques, en travaillant parfois avec ma mère, parfois avec mon oncle, parfois toute seule. Puis Naomi est venue et a apporté toute la partie rythmique. Elle savait vraiment ce qu’elle voulait : un album avec de l’électronique et des beats hip-hop, alors que moi j’avais des doutes.

Naomi Diaz : Au début je prenais ça à la légère. Mais je n’ai pas voulu l’abandonner !

Lisa : Non, c’est le contraire, tu n’as pas voulu que je t’abandonne ! De toute façon si tu n’avais pas été là, j’aurais arrêté deux mois plus tard ! Sans Naomi, mes chansons ne servent à rien. Lorsqu’on a commencé à faire ce premier album, nous n’étions même pas sûres que c’était notre voie. Puis nous avons commencé à voir le feu intérieur bouillonner ! On ne savait même pas ce que ça voulait dire tout ça. J’étais à la fac, je passais mes partiels et puis j’ai dû arrêter, je me suis fait virer du conservatoire car j’avais trop de dates. Cet album, c'est notre vie réelle. Notre vie irréelle est devenue archi réelle en l'espace de quatre mois !

Que faisiez-vous avant de consacrer votre temps à cet album ?

Lisa : J’étudiais la musicologie. Je voulais, enfin, je veux toujours, être professeur de musique pour les collégiens.

Naomi : Rien.

Vous avez passé vos deux premières années à Cuba. Quels souvenirs en gardez-vous ?

Lisa : On en a pas vraiment mais comme on y retourne tous les ans, ça nous influence encore. Nous avons une maison là-bas, à La Havane, et une autre dans le petit village de notre père, San Juan y Martinez.

Sur votre album, vous chantez principalement en anglais, un peu en yoruba et un peu en français. Vous avez fonctionné par instinct selon les musiques ? Quelle est la part d'influence cubaine là-dedans ?

Quand nous sommes arrivées en studio, nous savions quelles allaient être les première et dernière chansons. Pour le reste, on l'ignorait. Le titre inaugural, "Eleggua", était forcément en yoruba car c'est le nom de l'Orisha - divinité afro-américaine dans les traditions yoruba - qui ouvre et ferme les chemins. C'est le premier chant lors des cérémonies yoruba. On commence d'ailleurs toujours nos concerts avec ce titre. Au-delà de ça, il y a aussi les instruments comme le batá ou le cajón, joués par Naomi, qui sont cubains.

Est-ce qu'il y a eu un élément qui a déclenché la création de cet album ?

Lisa : Le lendemain de la mort de notre père, Naomi s'est mise à jouer du cajón. Concernant l'album à proprement parler, il n'y a pas eu de déclencheur. C'est la vie qui nous a fait faire cet album. J'ai commencé à écrire des textes à 14 ans. Les trois dernières chansons ont été écrites en studio, le week-end, quand on rentrait à Paris. Ni Naomi ni moi ne nous sommes levées un matin en se disant que nous allions être musiciennes ou que nous allions faire un album. Toute sa beauté réside dans le fait qu'il n'a pas été arraché ou trop pensé. Nous avons aimé notre musique avant de penser à en faire quelque chose.Ce n'est pas un album de souffrances, même s'il parle de nos souffrances, un des sujets les plus intéressants selon moi.

Naomi : Lors de son enregistrement, j'ai parfois versé quelques larmes, mais on a surtout rigolé et dansé.C'est un des meilleurs moments de ma vie.

Lisa : C'était un moment de vie.

Vous êtes radicalement différentes. Qu'est-ce que cela fait de travailler avec son contraire ?

Lisa : C'est compliqué ! Mais nous finissons toujours par trouver un terrain d'entente. Sur les sujets sensibles, on est toujours d'accord - elle s'arrête soudainement. Et se rend compte que son vernis à ongles est exactement de la même couleur que la peinture sur le mur-. Par contre, on s'embrouille sur des détails insignifiants. Mais ça, c'est la jeunesse.

Naomi : J'espère !

Lisa : En plus on vit encore ensemble alors ça n'arrange rien !

Lisa : On s'aime d'un amour à en crever mais notre fusion est surtout musicale, lorsqu'on parvient à mélanger nos esprits et qu'on trouve un entre-deux. Lorsqu'on joue, c'est le seul moment où l'on communique parfaitement.

Vous avez d'autres frères et soeurs ?

Naomi : On avait une grande soeur mais elle est morte l'année dernière. Le morceau "Yanira", son prénom, lui est dédié. Le titre "Think Of You" est dédié à notre père, décédé il y a neuf ans.

Pourquoi avoir appelé votre groupe Ibeyi (qui signifie Jumeaux en yoruba, ndlr) ?

Lisa : Nous cherchions un nom et notre mère a lancé "Ibeyi". C'est devenu évident. Ce qui est dingue car jamais personne ne nous a désignées comme des jumelles, tant nous sommes différentes. Au mieux, les gens disent les soeurs Diaz. Ibeyi constitue la première fois où nous sommes heureuses d'être appelées des jumelles ! C'est grâce à Ibeyi que nous faisons un, grâce à Ibeyi que, soudainement, nous avons cette identité de jumelles.

Comment s'est déroulé le shooting du clip de "River" ?

Naomi : Tout est vrai ! On a souffert ! J'ai eu beaucoup de mal à rester autant de temps sous l'eau !

Lisa : C'est Ed Morris qui l'a réalisé - également auteur du clip de "Ghosts". On venait de finir d'enregistrer "River", il est venu l'écouter. Deux jours plus tard, il a débarqué avec cette idée. Nous sommes tombées amoureuses de son idée de génie ! Je tenais à travailler avec l'eau. Et surtout, je voulais qu'à la fin du clip on retienne la beauté de la musique. Pas celle des vêtements ou du maquillage qu'on porte. Le chant sur ce morceau est dédié à Oshun, déesse des rivières.

Tu as un rapport particulier avec l'eau ?

Lisa : Dans la religion yoruba, quand tu es initiée, une déesse, une Orisha, te choisit. Le prêtre te dit "tu es fille de". Je suis fille de la mer. Naomi est celle de la foudre.

Vous écoutez quoi au quotidien ?

Naomi : Du hip hop, de la trap, Kendrick Lamar, Wiz Khalifa.

Lisa : Du jazz, des divas.

A part la musique, vous vous exprimez à travers d'autres arts ?

Lisa : Je fais de la photo. J'aimerais beaucoup composer de la musique pour des films. Surtout pour ceux de Xavier Dolan et Damien Chazelle - réalisateur de Whiplash -. Si John Cassavetes était encore là, je pense que je lui écrirais tous les jours pour le supplier de me laisser composer la musique de ses films ! Une femme sous influence est le film qui a changé ma vie, ma vision sur l'art et sur les autres. On peut être différents mais si on ne dérange personne et qu'on s'accepte, tout va bien. L'art ne se fait pas tout seul. Et l'art sauvera le monde !

Vous n'avez pas peur de tant de réussite en si peu de temps ?

Lisa : Non. En plus, Naomi a un esprit de combattant, elle prend le couteau entre les dents et elle y va ! Alors que moi je réfléchis trop. Si je me mets à réfléchir sur notre aventure, je m'arrête !

Vous pensez qu'il y aura un prochain album ?

Il y aura assurément un deuxième album. Voire même un troisième. Même si tout est contre nous, on se débrouillera, on fera des prêts à la banque. Ce qui est bien c'est que personne ne nous a jamais dit de changer notre musique. Nous sommes tombées dans une maison de disque super. Si on a envie de se mettre à poils sur le prochain album, on le fera !