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Björk, Madonna, Phoenix... Le leak, histoire d'un phénomène

Björk, Madonna, Phoenix... Le leak, histoire d'un phénomène

Björk était fin janvier la dernière victime notable d'un leak, avec son dernier opus Vulnicura. Green Room Session revient sur les origines de ce phénomène.

Le 20 janvier, un vent de panique s'engouffre dans les locaux londoniens de One Little Indian. Le dernier album de Björk dont s'occupe le label a fuité sur Internet quelques semaines plus tôt. En seulement quelques heures, le boss Derek Birkett et l'artiste islandaise vont devoir faire des choix décisifs pour l'avenir de Vulnicura. Sortir l'album – prévu pour le 30 mars - en avance ? Dans son intégralité ou pas ? Avec Amazon ou iTunes ? Les questions fusent comme l'a raconté Birkett à Billboard, certains partenaires les abandonnent en chemin et finalement Björk annoncera le soir-même la sortie en avance de son neuvième opus.

Le phénomène n'est pas nouveau bien sûr, on se souvient de Madonna avec les démos de Rebel Heart en décembre dernier avant la fuite de l'album en entier la nuit dernière, de Daft Punk avec Random Acess Memories en 2013 ou de Phoenix avec Bankrupt! pour les cas récents. Mais ce genre de fuite – catastrophique en terme d'image si l'album leaké n'est pas terminé - remonte à bien bien plus loin, une vingtaine d'années en réalité. Et les professionnels du milieu semblent désormais l'accepter comme une fatalité. Et tenter de s'en accommoder.

Le leak, nouvel acteur de l'industrie musicale

Pour le mythique label Ninja Tune – qui peut s'enorgueillir d'avoir dans son crew Bonobo ou encore Wax Tailor – les problèmes ont véritablement commencé en 2011, avec le premier cas de leak vraiment médiatisé, concernant deux albums de Toddla T. Dans l'affaire, le label n'a eu de cesse d'accuser un journaliste du magazine Backspin d'être à l'origine de la fuite. Depuis, Peter Quicke, boss du label, a su s'adapter, marquant les copies envoyées au journalistes, avec Audiolock et Track It Down par exemple qui envoient des avertissements aux responsables de fuites et cachent les leaks dans les résultats Google. Et en anticipant mieux les conséquences d'une éventuelle fuite.

C'est ce qu'il explique au magazine Factmag, confiant que le problème est devenu récurrent il y a huit ans, avant de devenir « endémique » il y a six ans. Une nouvelle cadence dans les fuites allant de pair avec le développement de l'Internet haut débit, permettant de diffuser illégalement un album en seulement quelques secondes dans la webosphère mondiale.

L'analyse est encore plus sombre chez le label indépendant LuckyMe. Son co-dirigeant Dominic Flannigan, estime que «en gros chaque sortie d'album » sera victime d'une fuite. « C'est un fait pur et simple », explique-t-il à Factmag. Il prévient d'ailleurs tous ses artistes de s'attendre à un leak de leur album environ six semaines avant la sortie annoncée. Comme si les fuites faisaient désormais partie du processus même de production et de sortie d'un album. Une menace sourde qui pèse constamment sur le travail des artistes et labels.

Depeche Mode, premier leak de l'ère digitale

La question n'est plus de savoir comment se débarrasser des fuites, mais si l'on peut contenir leur pouvoir de nuisance. Aux dires d'un ancien membre de l'équipe de Warner Music Group, la situation s'améliore : « Avant (le leak intervenait, ndlr) des mois avant la sortie, comme par exemple Get Rich or Die Tryin’ de 50 Cent’s. Maintenant, tout fuite mais généralement plus près de la date de sortie ».

Et selon les professionnels interrogés par Factmag si les journalistes et les stagiaires sont de bons pourvoyeurs de leaks, la radio serait aussi régulièrement responsable, recevant les albums sur CD et non en version digitale. Il y aussi les labels qui, lorsqu'ils pensent ne pas vendre assez de disques du nouvel album de l'un de leurs artistes, choisissent de le faire fuiter pour créer le buzz médiatique. Et si les leaks ont toujours existé – l’album des Beatles A Hard Day Night a par exemple leaké en 1964 – le premier de l'ère digitale remonte à 1993, rappelle Pitchfork Magazine. Soit bien avant l'existence des sites de peer-to-peer.

La nouvelle chanson de Depeche Mode, "Songs Of Faith and Devotion", s'était ainsi retrouvée sur des forums de fans avant sa sortie officielle. Une menace assez relative, le format MPEG Layer-2 de l'époque nécessitant une demi-heure de téléchargement pour un morceau, avec des connexions via un modem. Un âge pré-historique.

Le leak, plus vraiment un scandale

Ce n'est qu'en 1997-1998, avec la compression des formats, l'Internet haut débit et la motivation de certains internautes que les choses sont devenues inquiétantes pour les labels. Une menace accrue par l'arrivée de Napster en 2000 et ses 10 millions d'utilisateurs en trois ans, téléchargeant compulsivement et illégalement malgré des connexions encore assez lentes. Les années suivantes allaient encourager ce phénomène avec l'apparition des fichiers BitTorrent et de processeurs plus puissants.

Les conséquences sur les ventes n'étant pas forcément mauvaises et de toute façon difficile à estimer : le leak de The Eminem Show d'Eminem en 2002 avait conduit sa maison de disques à sortir l'album plus tôt, vendu à 10 millions d'exemplaires aux Etats-Unis. Les acteurs du secteur s'accordent ainsi à dire que les fuites en général boostent les ventes. Si Madonna a choisi de poursuivre, de manière compréhensible, le responsable du leak de son dernier album, les artistes sont de plus en plus nombreux à considérer la chose comme inévitable. Et réagissent en conséquence. Comme Drake lors du leak de Thank Me Later en 2010, avec un tweet plutôt classe.

drake

La préoccupation des artistes se détourne alors du leak en lui-même pour se porter sur la réception de leur travail. La fuite peut réellement être dommageable lorsqu'il s'agit d'une version non définitive, de morceaux qui au final n'apparaîtront pas sur l'album ou d'un enregistrement mauvais en raison du format utilisé par le hacker. Autant éléments qui influencent la réception d'un album. Pour ceux qui ont les moyens, il y a toujours la "méthode Jay-Z" : pour Watch the Throne en 2011, le rappeur a enregistré dans des chambres d'hôtel, les producteurs ne devaient s'envoyer aucun email mais se voir en personne, l'album n'a été envoyé à iTunes et aux manufactures de CD que quelques jours avant la sortie et était enregistré sur des disques durs accessibles uniquement par empreinte digitale. Une stratégie anti-leak qui en revanche n'a pas fonctionné pour son dernier album, Magna Carta Holy Grail, avec un million de copies distribuées en collaboration avec Samsung sur smartphone Android. Mais immédiatement leakés en format mp3 pour Iphone et iTunes. L'ingéniosité des fans et hackers n'a pas de limites.