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Les conférences musicales : une méthode sous-estimée pour apprendre la musique

Les conférences musicales : une méthode sous-estimée pour apprendre la musique

Du rock à la chanson française en passant par le jazz, les conférences musicales couvrent un large spectre de genres musicaux. Une méthode de vulgarisation de la musique qui semble attirer un public encore (trop) restreint.

Pendant qu'une foule guindée se presse à l'intérieur de la nouvelle salle de la Philharmonie de Paris pour une soirée organisée par Bouygues, à quelques encablures de là, les grosses basses de Run DMC résonnent. Dans la "Salle des colloques" de la désormais nommée Philharmonie 2, une vingtaine de personnes écoute avec attention les connaissances disséminées par Pascal Bussy sur le rap et le hip-hop. Des pionniers de Sugar Hill Gang à Gang Starr et Socalled  en passant par N.W.A - Niggers With Attitude -,  des photographies en noir et blanc de Martha Cooper, des vidéos du festival Fangafrika, l'auditoire est tout yeux et tout ouïe.

Si René, 68 ans, avoue être "étonné du peu de monde à s'être déplacé pour cette conférence musicale, contrairement à d'autres où il faut jouer des coudes pour pouvoir s'asseoir", il est heureux de voir que la plupart des présents sont des jeunes. A ses côtés, Mohamed, son petit-fils, a été embarqué à la conférence, sa première, par son grand-père. Il confesse être "content de ne pas s'être ennuyé". Il réfléchit même à revenir assister à une autre conférence si un thème retient son attention.

"Conférence ? Un terme qui fait peur"

Pourtant, l'affaire ne semblait pas simple. Le terme seul de conférence "peut être rebutant, voire faire peur", explique Pascal Bussy, conférencier. Pour ce journaliste qui donne une trentaine de conférences musicales par an, appeler cela des conférences peut avoir un côté "trop solennel". Il a pourtant réfléchi aux côtés de la Philharmonie, cadre dans lequel il expose son savoir sur des sujets aussi divers que le rap, le rock ou encore la world musique, à un autre terme afin d'attirer le public, mais aucune alternative valable n'a pour le moment été trouvée.

Si l'intitulé peut en refroidir plus d'un, le contenu s'avère souvent agréablement surprenant. René suit des cycles de conférences musicales depuis au moins quatre ans et reconnaît apprendre énormément de choses, en particulier lorsqu'il s'est rendu, "deux heures par semaine, à une passionnante conférence sur le lyrisme de la mort", aussi saugrenu que puisse résonner l'intitulé. En effet, "contrairement à un cours magistral qui représente du savoir imposé, décrit Pascal Bussy, les conférences musicales offrent une plus grande liberté." Un avis partagé par Bertrand Dicale, journaliste et auteur de conférences musicales sur les thèmes de la chanson française et des musiques créoles. Pour lui, "la différence entre ces conférences et un cours de musique à la fac s'apparente à celle qui existe entre une conférence intitulée "connaissance du monde" et un cours de géographie à l'université. Dans le premier cas, il y a une certaine détente qui permet de choisir des angles beaucoup plus serrés ou, au contraire, plus larges. On peut se permettre des trucs plus provocateurs."

La danse des canards et le sexe de Proust

Ce journaliste qui officie sur France Info profite de cette liberté pour "prendre le contrepied de ce à quoi s'attend le public. Par exemple, étaye Bertrand Dicale, je vais bientôt donner une conférence musicale dans les Cévennes sur la figure de l'étranger dans les chansons. Ce qui va les intéresser, c'est de leur faire écouter des chansons scandaleuses qui disent en substance que l'étranger doit passer son chemin ! Y aller à fond dans le cliché raciste incommodant !" Les conférences musicales permettent aussi de réfléchir sur des sujets inattendus, mis par exemple de côté car appartenant à la culture populaire. "En France, ironise Bertrand Dicale, nous n'avons aucun mal à traiter de manière non sérieuse des choses qui le sont, je pense par exemple au livre Le Sexe de Proust. En revanche, on a beaucoup de mal à traiter de manière sérieuse la culture populaire. Ce n'est pas parce qu'on parle de 'La Danse des canards' que nous n'avons pas le droit de réfléchir au sujet !"

Pascal Bussy demeure de son côté principalement intéressé par le fait de "montrer les ponts qui existent entre tous les styles de musiques." "Ce qui me plaît c'est la transmission, l'idée de donner des clés. Je vois les conférences comme un moment de partage, un petit spectacle dans lequel on raconte une histoire. Je les construis avec une petite dramaturgie."

"Pas avec ça qu'on nourrit des enfants"

Les conférences ne sont en effet pas uniquement une partie de plaisir mais demandent "énormément de travail en amont, notamment sur l'écriture", rappelle Pascal Bussy. "Si elles ne sont pas rentables immédiatement, elles peuvent le devenir lorsque le thème de la conférence est repris", poursuit Pascal Bussy, dont les conférences ne sont pas l'activité principale et qui travaille chez Harmonia Mundi. Bertrand Dicale, qui, pour sa part, ne fait jamais de plans pour ses conférences, abonde dans ce sens. "Ce n'est pas avec les conférences musicales qu'on nourrit des enfants !" Mais elles ont le mérite de forcer la réflexion. Et de conclure, amusé : "Il faut que le sujet des conférences m'intéresse, qu'elles m'obligent à réfléchir. Pour réfléchir, il faut que je parle ou que j'écrive et comme parler est moins pénible, j'ai fait mon choix !"