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On a parlé chiffons avec Teki Latex et Orgasmic

On a parlé chiffons avec Teki Latex et Orgasmic

Alors qu'est sorti lundi 19 janvier la quatrième compilation de Sound Pellegrino, on a rencontré les deux fondateurs du label, Teki Latex et Orgasmic. 

Il y a quelques années, Teki Latex était bleu, vert, à pois ou à carreau. Rares étaient les moments où on le voyait habillé comme tout le monde, ou sans une flopée de couleurs vives sur une chaussure, une veste, un pantalon... Ou tout à la fois. Un peu comme ça : 

party de plaisir

Mais quand on le retrouve, aux côtés de son acolyte de la Sound Pellegrino Thermal Team, Cédric Caillol alias Orgasmic, stupeur. Daltonisme soudain ? Perte de vue irréversible qui ferait oublier les couleurs dans cette salle de réunion un peu frisquette d'Universal ? Non, Teki Latex porte juste un anorak, noir. En dessous, un tee-shirt blanc, un pantalon noir, le tout très street-wear. Seule une veste légère rappelle les anciens amours fluo de Julien Pradeyrol avec quelques motifs verts pomme, imitation "jet de peinture". "Ces photos datent de 2007 !", lance-t-il au milieu d'un rire sonore. Il se reprend : "je m'en fous du vert et du rose. Ce qui m'intéresse c'est d'assembler les bonnes couleurs avec les bonnes pièces. Je ne m'intéresse pas à la mode, je m'intéresse au style. Je compose mes silhouettes en essayant d'équilibrer les couleurs et les mettre en valeur". Quand Teki Latex et Orgasmic parlent mode, ils connaissent leur sujet, et les deux fondateurs du label Sound Pellegrino veulent à peu près la même chose : être à la pointe, et ça ne veut surtout pas dire squatter les front-rows des défilés. "Je suis de moins en moins la mode, je n'achète plus autant de vêtements de créateurs. J'ai eu une période où j'étais ultra branché designers danois, principalement au gré des rencontres comme pour Henrik Vibskov ou Kris Van Assche pour lequel ma petite soeur travaille. Mais Orgasmic et moi nous y intéressions quand les gens ne s'y intéressaient pas. Voir Kanye West aux défilés, ça me gave. Et maintenant que le rappeur de base est devenu une modasse, on a envie d'avoir un train d'avance", explique Teki. 

kris van asche

En matière de mode, ces deux-là ne jurent que par le Japon et le outwear. L'anorak noir aperçu sur une chaise ? Un North Face. Mais pas n'importe lequel. Sans hésiter, Teki Latex précise que c'est un modèle de la collection Steep Tech, commandable uniquement depuis le site internet américain, modèle "Transformer" (qui porte bien son nom avec ses sangles et son sac à dos amovible). Un manteau "technique, pour faire du ski extrême ou de l'alpinisme". Il fait frais mais tout de même ! "Evidemment, je ne fait pas d'alpinisme ! Alors que ce sont des vêtements très fonctionnel et pas forcément esthétique, je les porte uniquement dans un but esthétique !". Derrière tout ça, une obsession pour le style "montagnard japonais" : "je suis assez fétichiste, complètement obsédé par ce truc très japonais qui est d'associer des vêtements techniques à des pièces de mode. Je vais à la librairie japonaise acheter des magazines dédiés à l'outwear qu'ils font là-bas. Ça me rappelle le Japon, les cosmonautes, le Wu-Tang !", conclut-il en riant. 

teki orgasmic

Chez Orgasmic, l'outwear se fait plus nuancé : trouver l'esthétisme dans le technique, d'accord, mais il faut que ça reste chic. "Je suis fasciné par une marque japonaise qui s'apelle White Mountaineering, qui synthétise un peu tout ça tout en étant plus classe, avec plus de chemises, un côté plus couture. Je me retrouve aussi dans une autre marque japonaise, Neighborhood, sorte de Chevignon du futur, un peu motard. C'est assez proche de la ligne RRL de chez Ralph Lauren, qui a aussi cet esprit moto mais plus américain". Pour lui, les maillots de foot (voir le polo PSG ci-dessus) commencent à rentrer dans cette catégorie hybride de la "mode-fonctionnelle" : "Les vêtements de footballeurs sont beaucoup plus appuyés aujourd'hui, beaucoup plus cintrés. Vu que le foot se développe aux US ou en Asie, on va voir de plus en plus de gens portant un maillot de football avec une veste, il y a déjà beaucoup de chaussures de foot sans crampons à porter tous les jours. Mais c'est tout le sport qui change. Ça m'a beaucoup marqué aux JO de Sotchi : quand j'ai vu les athlètes à la télé, j'ai senti un switch. Tout est devenu ultra futuriste, esthétique, les casques et les combinaisons sont tous le plus ergonomiques possibles. Un mec qui fait du saut à ski ressemblait à un pilote dans un film de science-fiction : le sportwear en ce moment arrive à la vision qu'on a toujours eu du truc". Une vision que Teki Latex et Sound Pellegrino en général ont mis en pratique en réalisant une collection capsule pour la marque japonaise Phenomenon ou plus récemment un manteau :

manteau

Mais tous les courants ne sont pas bons à prendre. Comme celui du revival "caille-ra 90's", Nike Requin aux pieds, casquette Lacoste et "sac en bandoulière Manhattan Portage où tu mets ta carte Imagin'R", se rappelle Teki. Et ça, ça l'énerve. "A l'origine de la tendance, on trouve le mag américain Dis Magazine. Ils se sont intéressés à des notions comme le normcore. C'est un magazine assez politisé queer, et ça passe par la promotion de cette esthétique-là, un peu racaille. Je trouve ça cool. Mais là où je trouve ça un peu dangereux, c'est que ce revival n'est pas si vieux : je traine avec des gens qui ont, comme moi, connu cette période et qui ont adopté ce style. Sauf qu'à l'époque, ils ne s'habillaient pas comme ça ! Ils avaient peur des racailles. Ce petit côté de « maintenant qu'on a 30 piges, on peut prendre notre revanche sur les mecs qui nous rackettaient à la sortie de l'école en s'habillant comme eux mais ironiquement », je le trouve malsain"

Orgasmic, son bonnet "Angel Boy" (un personnage du duo comique Tim & Eric -- on a croisé ce dernier chez Quentin Dupieux pour Wrong Cops et prochainement Reality, et il a réalisé le dernier clip de Mr. Oizo ainsi que la vidéo de " target="_blank">"Pon The Floor" de Major Lazer), a aussi quelques agacements. Il adore les chapeaux. Mais pas du tout celui-ci, par exemple : 

Pharrell

"Des chapeaux en feutre multiforme, il y a plein de gens qui en ont fait. Je portais des chapeaux Christophe Coppens, une marque belge qui n’existe plus, et qui faisait uniquement des accessoires et beaucoup de chapeaux en feutre avec des formes originales. Ce que je trouve fou c’est comment les gens ont pu bloquer sur celui-là ? Pourquoi que celui-la, depuis Pharrell ?". Pour Teki Latex, c'est aussi une question d'histoire : ce modèle a sa propre biographie et l'idée se vole de personne en personne. "Christophe Victor, un petit Français de la clique Pigalle, a commencé à porter ce modèle vintage là. Verbal, du groupe de rap japonais M-Flo, un mec de la mode au Japon que tout le monde suit (il a même sa propre marque de bijoux, Ambush) a vu Christophe Victor porter ce chapeau, puisqu’il habitait au Japon à ce moment. Pharrell a vu Verbal, et hop". Et si lui devait copier qui que ce soit ? "Ghostface Killah", répond-il sans hésitation. 

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Courants, rock-stars pas forcément novatrices, influences, revival... La mode et la musique ne sont pas si différentes. A chacun sa méthode : y adhérer complètement, aller à contre-courant ou piocher l'intéressant un peu partout. Teki Latex et Orgasmic, pour s'habiller ou pour concocter la nouvelle et très mélodique quatrième compilation de Sound Pellegrino, souhaitent tout autre chose : être en avance. "Sans prétention, je pense qu'on est déjà en train d'anticiper ce qui va arriver après la réaction à ce qui est en train de se passer en ce moment. Je m'explique : disons que cela fait deux ou trois ans que tous les producteurs d'électro essayent de faire de la pop, quelque chose de très mélodieux, avec des voix. Ils se prennent tous pour des grands producteurs de R'n'B, comme Cashmere Cat par exemple. Par ailleurs, il y a cette techno ultra mélodique qui en fait un peu trop sur les nappes, qui devient une caricature d'elle-même et dont les gamins raffolent, à la Paul Kalkbrenner. Ou encore l'espèce de revival un peu trip-hop, avec des milliards de producteurs, souvent français, qui sont la relève des Flying Lotus et compagnie. Ils font du son très compressé, avec beaucoup de mélodies, et c'est un peu pompeux. Ça me déplaît. Chez Sound Pellegrino, nous sommes adeptes du minismalisme, depuis toujours. L'année dernière, au moment de faire la compilation précédente, on était très excité par la percussion uniquement. On a fait beaucoup de set autour de la drum-tracks, on les supperposait et ça nous plaisait. C'était le sujet de la SND PE VOL.3. Au bout d'un moment, on s'est rendu compte qu'il y avait un vide dans nos sets et dans nos vies. On avait besoin et on se servait de morceaux plus mélodiques. C'était compliqué pour nous d'en trouver parce que tout ce qui sortait à ce moment là nous paraissait pompeux, avait trop de couches et était fait par des types qui se prennent pour Beethoven. Comment aimer à nouveau la musique mélodieuse ? C'est une tentative de réponse cette compilation".

"Tu parles de revival trip-hop", poursuit Orgasmic, "mais là je pense qu'avec SND PE Vol. 4, on en est au revival d'après, celui de l'electronica. On est moins basé sur la compression mais plus sur les idées, on cherche quelque chose d'un peu plus intelligent que ce qui se fait en ce moment. Le pendant rap de l'électronica, c'était Neptunes et Timbaland, quelque chose de très rythmique, avec très peu d’éléments et des mélodies tapées comme sur des pad. Aujourd'hui, on commence à voir des morceaux uniquement mélodiques, sans beat, ou des rappeurs qui rappent sans beat non plus dans des mixtapes. Ça vient dans la musique électronique, mais ça va aller dans la pop, dans le hip-hop... C'est dans l'air du temps. Plus ça va aller, plus on va pouvoir absolument tout faire avec des machines. L'essentiel sera ce que l'humain peut apporter à ça : les idées, la créativité. A un moment, les producteurs electro pensaient qu'expérimenter c'était suffisant, quitte à négliger les idées. Ça les a desservi, mais la tendance est en train de changer. Aujourd'hui, on essentialise".

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Comme toute la semaine, la photo (et donc les cartoons) tout en haut de cet article ont été réalisés par Troqman, créateur du projet Cartoon Bombing. Pour tout savoir sur son travail, c’est par ici

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