JE RECHERCHE
Etienne de Crécy : "L'électro, c'est la musique du cerveau"

Etienne de Crécy : "L'électro, c'est la musique du cerveau"

Alors que sort aujourd'hui Super Discount 3, on a passé une grosse heure dans le studio d'Etienne de Crécy. 

« La promo ? C'est la partie que j'aime le moins dans mon travail », explique d'emblée Etienne de Crécy, que l'on a rejoint un matin du mois de janvier dans son studio du 9ème arrondissement. On aurait presque envie de s'excuser d'être là. Sauf qu'il enchaîne par « je ne pense pas avoir assez de talent pour imposer mon son sans le promouvoir un minimum. Gesaffelstein donne très peu d'interviews par exemple, sa musique est assez forte ».

Cela fait quelques temps déjà que le DJ et producteur de 45 ans cite les garçons de Bromance comme une de ses sources inspiration, eux qui représentent « un renouveau dans l'électro ». Mais il y a de quoi être interpellé : l'exercice de la promo est fait pour se vendre, pas pour se descendre !

Il est comme ça Etienne de Crécy, modeste, presque Calimero, à toujours reconnaître qu'il est loin d'être le meilleur. Pourtant, il n'a pas à rougir de sa carrière : membre du duo Motorbass avec Philippe Zdar (Cassius), créateur du label Solid, producteur en solo depuis la sortie de Tempovision en 2000, performer dans ses soirées Beats'N'Cubes et, bien sûr, auteur des albums Super Discount. Car oui, c'est bien lui qui a écrit les trois disques house-funky : « sur le premier Super Discount, j'ai utilisé plein de pseudos différents. J'ai arrêté parce que je passais mon temps à essayer d'expliquer qu'en fait j'avais tout fait ! De toute façon, ce projet reste très confus dans la tête des gens, mais je trouve ça assez rigolo », explique-t-il. Pour éclairer les plus pointilleux : Etienne de Crécy compose l'album et ses acolytes Julien Delfaud et Alex Gopher viennent le rejoindre en live, « même si ils ne sont jamais bien loin pendant l'écriture des albums ». Pas si compliqué !

live

On ne s'attendait pas vraiment à un retour de Super Discount : voilà déjà onze ans que sortait la deuxième édition, marquée par une techno plus dure, à l'opposé d'un premier opus beaucoup plus house. Aujourd'hui sort donc Super Discount 3, sorte de synthèse entre les deux univers, contenant certes de grosses basses, mais ne s'éloignant jamais du funk. Il y a quelques mois, au festival Rock en Seine, on découvrait déjà cette toute nouvelle sortie. Pourquoi présenter un live complet autant en amont de la sortie du disque ? « J'avance toujours de manière hyper chaotique de toute façon. Raconter toute l'histoire, c'est long et compliqué... Tu veux faire un article très long ? » Allez. « Le vrai point de départ c'était il y a deux ans : j'ai sorti une grosse rétrospective de tout mon travail, un coffret de six CDs appelé Etienne de Crécy : My Contribution To The Global Warning. Pour la soirée de lancement, j'ai fait une soirée au Silencio et au Social Club en même temps. En haut, je jouais le live du cube (mais sans le cube) pour les djeun's, et en bas, au Silencio, pour les gens de mon âge, j'ai appelé Alex Gopher et Julien Delfaud pour savoir s'ils voulaient faire un petit concert de Super Discount ». Il prend une grosse voix, mimant ses amis : « oh ouais, carrément ! ». « J'ai fabriqué vite fait dix morceaux en utilisant des gros samples, une basse, et hop. Suite à ça, mon agent a reçu des demandes de festival pour que l'on refasse ce live. J'étais à la fin de la tournée du Cube, il fallait que je trouve quoi faire après. J'avais envie de house et de concerts plus intimistes. Pourquoi pas Super Discount ? Mais pour ça, il fallait faire un nouvel album. Grâce au live au Silencio, j'avais quelques départs de morceaux, des maquettes. J'ai donc commencé à travailler le live et l'album en même temps ». Pourtant, avec Rock en Seine, on est bien loin d'un petit club : « oui, tout ça était prévu pour un truc... Et ça n'a pas marché ! », ricane-t-il dans sa moustache.

Mais alors, tout cela veut dire que les soirées Cube sont terminées ? « Oui, c'est fini. J'aurais pu faire toute ma carrière dans le Cube, je n'ai pas fini d'explorer ce système, ces projections. Mais les promoteurs n'en voulaient plus vraiment, disant qu'on l'avait déjà trop vu ». The show must go one donc, avec dix titres dansants à souhaits, dont cinq featurings vocaux. Autant être honnête : « Smile » et « Family » sont des petites bombes, pour ne citer qu'elles, alors qu'Etienne de Crécy aime particulièrement "Hashtag My Ass".

Pourtant, Etienne De Crécy n'est pas sûr de ses choix. « Je cherche encore ma voie », répète-il à qui veut l'entendre. Au bout de 20 ans et quelques de carrière, il serait temps qu'il la trouve ! « J'ai assisté au début de l'électro dans les années 90, c'était nouveau et les codes comme le drop ou comment faire une montée n'étaient pas encore là. Il n'y avait pas encore de recette, c'était magique. Aujourd'hui, il y a tellement de domaines différents qui je ne suis incapable de me cantonner à un seul genre : j'adore la techno, y compris la techno violente ou mentale, je trouve magique certains trucs de minimal... Même en EDM j'arrive à trouver des trucs vachement bien ! C'est en studio que je trouve vers quelle direction j'ai envie d'aller pour tel ou tel projet, mais ça m'embête toujours de laisser des choses de côté. »

C'est donc en studio que tout arrive pour Etienne de Crécy. Ca tombe bien, on le rencontre dans son antre où il vient tous les jours de la semaine le matin et repart le soir, comme un employé de bureau. « Je fais de la musique la semaine en studio, je suis sur la route le week-end... Et j'ai une femme et trois enfants. J'ai besoin de m'astreindre à un rythme de travail 'classique' pour pouvoir profiter de ma famille le reste du temps. » La musique, la famille, et c'est tout ? « Je vais souvent au cinéma le matin et je lis beaucoup d'essais et de livres sur l'économie. Je dois être le seul à avoir fini Le Capital au XXIème siècle de Thomas Piketty ! ».

gros plan2

Parquet qui grince sous ses chaussures de ville, mini salon avec vieux canapé, table basse et ordinateur, débarras où il entrepose tout ce qu'il a besoin pour les lives, mais surtout un petit espace carré avec deux chaises entourées de machines en tout genre : il n'y a pas de poster partout ou de reliques des 90's dans son espace de travail (même s'il sort un « désolé, c'est un peu le bazar » à notre arrivée... On le cherche encore). Etienne de Crécy ne connaît pas la nostalgie, même si tout le monde lui parle encore et toujours de la French Touch. Ici, il n'y a que des machines. Une, en particulier, a beaucoup d'importance pour lui : sa bassline Roland TB-303. « C'est la pierre angulaire de mon studio, depuis le début quasiment. Je m'en sers dans tous mes morceaux. C'est LA machine qui faisait le son acid. J'ai découvert la techno par ça, dans une soirée goa-trance, tout le monde l'utilisait. Mais elle ne fait pas que ça, je m'en sers pour mes lignes de basse. Le mode de programmation est hyper compliqué : en l'utilisant de manière assez aléatoire, tu peux te retrouver avec des mélodies auquelles tu n'aurais pas pensé ».

bassline2

Faire des trucs au pif en espérant que ça sonne bien, c'est un petit peu de la triche, non ? « C'est ça qui est super avec la musique électronique, c'est que c'est de la triche ! Ca ne fait pas appel à la virtuosité, c'est cérébral, tu peux tout faire, il suffit d'y penser. J'en tire beaucoup de fierté, parce que si tu fais un bon morceau, c'est que tu y as réfléchi. Le problème de la virtuosité c'est que les trois quarts des musiciens se perdent là dedans à être là « regarde donc mon solo ». L'électro, c'est la musique du cerveau. » Mais il ne tombe pas dans la facilité, refusant la présence d'un ordinateur sur scène et le reléguant sur le côté en studio. « Pour le live, c'est un choix assez égoïste, on s'amuse beaucoup plus comme ça. Peut-être que les mecs jouant avec beaucoup de sons préprogrammés sur leur laptop rendent des lives plus propres... Mais nous, on s'ennuirait. Et en amont, c'est pareil. La plupart des studios d'aujourd'hui ressemblent à des studios de post-production, avec un ordinateur au milieu de deux enceintes. Peu de monde utilise encore une console comme la mienne. Pour quelqu'un qui commence la musique maintenant, ça ne vaut pas trop le coup d'acheter tout ça, tu peux tout avoir dans un logiciel. J'ai juste entassé ça au fil des années ». Collectionneur ? « Non, pas du tout. Je ne prends pas assez soin de mes affaires ! » rit-il, dénonçant son copain Alex Gopher (qui travaille dans le même immeuble) d'un « je suis beaucoup moins nerd que lui ! ».

studio

Ce n'est pas parce qu'il se décrit souvent comme un « non-musicien » qu'Etienne de Crécy en oublie de travailler. Prochain objectif : le début de la tournée Super Discount 3 au Zénith le 28 mars. Il prépare en ce moment même le show, promettant quelques nouveautés scénographiques. Il faut dire qu'il a été un des premiers à penser ses spectacles en utilisant le mapping vidéo lors de ses soirées Cube.

Aujourd'hui, tout le monde fait dans la projection vidéo. « C'est génial ! Je trouve ça très agréable d'être copié, c'est flatteur... Enfin tant que ça ne marche pas sur tes plates-bandes, comme The Killers sur MTV ». Forcément, quand on voit ça, ça énerve :

Chez lui, Etienne de Crécy n'écoute pas d'électro, « plutôt du rock indé, comme les derniers albums d'Arctic Monkeys, Metronomy et The Do, les petits nouveaux Two Bunnies In Love et puis Baxter Dury ou Cults ». Ces deux derniers noms se retrouvent d'ailleurs dans l'album. « J'ai tout simplement choisi de faire des featurings avec les chanteurs et chanteuses que j'écoutais le plus sur Spotify », explique-t-il en vérifiant la playlist sur son téléphone. « Je pense que j'ai bénéficié de l'effet daft punk : des artistes américains ont pu se dire 'tiens encore un français qui veut un featuring sur de l'électronique, on va peut-être y aller' ». Forcément, on se met à discuter de Random Access Memories. « Je trouve que c'est un album très fort, très inspirant, et ils ont ouvert les yeux à pleins de jeunes qui ne connaissaient que l'EDM aux US. Mais j'ai été frustré qu'ils aient tourné le dos à l'électronique, je me suis senti un peu trahi. Ils avaient un son do it yourself, avec de la sueur. Sur RAM, on entend une production très scolaire, c'est bizarre, surtout pour un disque de funk. Et les solos de batterie... J'étais hyper choqué : je revendique à mort notre côté non-musicien. On fait des samples, des boucles, pas des démonstrations de musique. C'est ce que notre génération a amené à la musique : tes 10 ans de piano, on n'en a rien à foutre." Et il ajoute, comme un slogan : "Créer une émotion avec des moyens rudimentaires... Pour moi, c'est ça l'important. »

NEWPHOTOEDCRECY

Crédits photo : Clémence Meunier et Francois Coquerel (photo de couverture)