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PJ Harvey, Björk, Wu Tang... Quand les artistes réinventent l'album

PJ Harvey, Björk, Wu Tang... Quand les artistes réinventent l'album

La chanteuse britannique PJ Harvey enregistre ce vendredi et durant quatre semaines son neuvième opus en public. Une mini révolution dans le monde de la musique où les artistes tentent de réinventer le concept d'album et ses modalités d'enregistrement. Jusqu'à en faire une performance.

A chaque sortie d'album réussi, à chaque bon morceau publié sur Internet, à chaque talent qui émerge, la même question se pose : comment s'est passé le processus de création ? Ce à quoi les artistes répondent souvent confusément, tentant de mettre des mots sur un moment qui bien souvent ne s'explique pas. Et fascine d'autant plus. Les choses pourraient changer ce vendredi, avec l'enregistrement public jusqu'au 16 février du neuvième album de PJ Harvey dans un studio londonien. Un événement – coup de pub diront les cyniques – qui s'inscrit dans une tendance, celle de réinventer le modus operandi donnant naissance à un album.

L'enregistrement comme performance

Derrière une glace sans tain, hésitations, fausses notes, pauses, frustrations, débats et discussions qui rythmeront l’enregistrement du nouvel opus de la chanteuse britannique seront exposés à la vue de tous. L'événement baptisé « Recording in Progress » se décline en sessions d'enregistrement de 45 minutes, accessibles au tarif de 15 livres soit près de 20 euros. Inutile de dégainer la carte bleue, l'événement affichait complet en seulement quelques heures. La démarche est inédite. Ou presque. Il y a bien eu ce groupe australien au nom pas franchement ragoûtant de Regurgitator qui avait enregistré en 2004 son cinquième opus en public, rapporte The Guardian. Enfermés dans une structure en forme de bulle - "Band in a Bubble" - sur une place de Melbourne, les musiciens écrivaient et enregistraient leur album, le tout filmé et diffusé à la télévision.

Au-delà du buzz, ces séances d'enregistrement d'un nouveau genre donnent-elles une patte particulière aux morceaux ? Difficile à dire et le but semble être ailleurs : « Je souhaite que Recording In Progress fonctionne comme une exposition dans une galerie. J'espère que les visiteurs pourront saisir le flux et l'énergie du processus d'enregistrement », a confié la chanteuse dont le choix des mots n’est pas anodin. Il se dessine en filigrane la volonté de faire du disque et de son enregistrement une performance artistique, de voir l’art en train de se produire sous nos yeux et créer une œuvre qui dépasserait le seul champ musical. Le projet de la quadra - qu’elle décrit comme une « sculpture sonore mutante et multidimensionnelle » - est d’ailleurs produit par une maison de commissaires spécialisés dans l'art contemporain, Art Angel, et enregistré dans un studio aménagé au Somerset House de Londres, un centre d'art reconnu.

Sortir des studios

Faire bouger les lignes, c’est aussi la posture adoptée par Björk. La chanteuse islandaise complètement barrée est sûrement celle qui a poussé le plus loin ces dernières années les limites de l’album, avec la constellation créée autour de Biophilia, sorti en 2011. Spectacles allant bien au-delà du simple show, film et non pas simple captation de concert, projet éducatif d’éveil musical, le monument Biophilia pourrait presque s’assimiler à une oeuvre totale reliant musique, arts vivants, vidéo et nouvelles technologies. Grâce aux applications sorties pour chacun des titres, Björk a fait passer l’album d’oeuvre figée, gravée dans le marbre, à objet interactif.

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Chaque morceau pouvait être réarrangé à sa sauce, modifié dans sa rythmique et ses notes. Un moyen là encore de pénétrer dans le coeur de la création et d’en décortiquer, jamais complètement, les ressorts. Celle qui compose dehors, dans la nature, est sortie de l’espace confiné des studios en enregistrant ce septième opus en partie sur un iPad. De manière moins spectaculaire les six gars belges de Girls In Hawai ont voulu rafraîchir le concept de l’album live avec l’enregistrement en une seule fois de Hello Strange, lors d’un concert spécialement prévu pour l’occasion en octobre dernier. Pour plus de spontanéité.

Transformer l'album en objet d'art

Une spontanéité qui n’est pas vraiment le fort du Wu Tang Clan qui révolutionne lui aussi à sa manière l’idée d’album. Le collectif de rap mythique de New York nous fait lambiner avec la sortie de Once Upon A Time In Shaolin qui pourrait faire l'objet d'une expo itinérante. Voué à être vendu aux enchères – une offre à 5 millions de dollars aurait déjà été faite -, l’opus sera livré à son acheteur après une série de sessions d’écoute organisées dans plusieurs musées à travers le monde. Et bien sûr payantes. La Tate Modern à Londres avait été évoquée.

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La vente pourrait même avoir lieu à l'Art Basel, foire d'art contemporain devenue le rendez-vous incontournable des artistes bien côtés mais aussi des financiers. Le disque sera livré à son acheteur dans une boîte faite d’argent et de nickel, créée par l’artiste anglo-marocain Yahya. Les rappeurs ont expliqué se lancer dans ce projet pas franchement démocratique dans l'idée "d'essayer de ramener la musique au statut d'art supérieur », a récemment expliqué leur producteur Tarik "Cilvaringz" Azzougarh, à l'Abu Dhabi National. L'album entre résolument dans une nouvelle ère.