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Musiciens du métro : le talent au bout de la ligne

Musiciens du métro : le talent au bout de la ligne

Aujourd'hui sort At Last For Now, le premier album de Benjamin Clementine, génial vocaliste découvert dans le métro. Musicien des sous-terrains, ce n'est pas un métier comme les autres : alors comment faire pour réussir en commençant à jouer entre deux stations ? 

On les croise, leur donne parfois une pièce. Le matin, ils peuvent être agaçants voire source de migraine. Mais parfois, au détour d'un couloir, ils peuvent enchanter une soirée. Être un "musicien du métro", ce n'est pas toujours évident, quoique cela puisse aboutir à une carrière internationale... Encore faut-il s'y prendre correctement. 

Déjà, il y a deux types d'artistes se baladant dans les couloirs du métro parisien : ceux qui vont de rames en rames, dont l'activité est tolérée sans être complètement légale, et les "officiels", accrédités et retenus par audition. C'est l'Espace Métro Accords (EMA) qui se charge du recrutement, minuscule équipe crée au sein de l'immense RATP en 1997. Petite par la taille mais grande par son importance : dans leurs locaux rue de Charonne, l'EMA étudie les dossiers de quelques 2000 candidats. Ils doivent tous passer des auditions organisées en mars et avril puis en septembre et octobre, face à un jury composé d'agents de la RATP et de quelques usagers du métro, différents à chaque fois pour plus de diversité. Les chanceux -- ils sont dans les 300 à chaque session -- repartent avec une accréditation officielle.

Mais pas question de prendre ce sésame pour acquis : chacun, même les "habitués", doit repasser l'audition tous les six mois. Ensuite, c'est la débrouille quant aux emplacements. Chanter à Châtelet à 18 heures, où 800 000 voyageurs se croisent chaque jour, rapporte évidemment plus qu'un concert à Félix Faure à 15 heures. Les anciens ont la priorité sur les petits nouveaux... Il vaut mieux donc s'accrocher, d'autant que ça vaut le coup : Vanupié, reggae-man aux pieds nus (d'où son nom) historique de Châtelet et interrogé par Le Parisien en mars dernier, gagnerait entre 50 et 200 euros pour un seul concert dans la plus grosse station de Paris. 

L'EMA, en plus de sélectionner les artistes qui égayeront les couloirs malodorants et tristounets du métro, agit parfois comme un incubateur : quand un artiste semble particulièrement prometteur à Antoine Naso, le créateur de la structure, et à ses équipes, il est conseillé à divers télé-crochets, festivals ou labels. Ainsi, Yoann Fréget, vainqueur de la saison 2 de The Voice a été envoyé par l'EMA, qui a également orienté la chanteuse Irma vers My Major Company. Chaque année, une sélection de musiciens du métro joue même au festival Solidays. D'autres font tout simplement partie du quotidien des voyageurs, à l'image de l'orchestre classique Le Prélude de Paris, officiant à Châtelet, de Vanupié cité plus haut et qui a sorti un album (Free Birds) sur Soulbeats Records en octobre 2013 ou des tous jeunes et funkys Solyl-S.

D'autres ont rencontré le succès et ont fini par remplir de grandes salles en ayant fait leurs armes devant les passants pressés et pas toujours attentionnés du métro, comme Zaz (et non pas comme Alain Souchon, malgré de persistantes rumeurs). L'exemple le plus connu -- et avéré -- parmi ces musiciens s'appelle certainement Keziah Jones. Né au Nigéria et élevé en Angleterre, c'est dans le métro parisien que cet inventeur du "blufunk" a été repéré en 1991 par un directeur artistique de Delabel France. Dès l'année suivante, il sort son premier album Blufunk Is A Fact ! porté par le tube "Rhythm Is Love". Mais Keziah Jones n'a pas oublié ses racines. En 2008, il est retourné dans le métro pour quatre concerts à Miromesnil, Olympiades, Montparnasse-Bienvenüe et Auber, dans le cadre de l'opération "Destination Musique" de la RATP. Ramener des artistes très connus dans le métro, le réseau francilien y est habitué : encore en novembre dernier, -M- s'est produit à Jaurès pour un mini-show gratuit. 

Mais le musicien du métro vers qui tous les regards se tournent aujourd'hui, c'est Benjamin Clementine. L'Anglais a décidé de venir à Paris vers ses 19 ans, vivotant non sans peine de sa musique. C'était sans compter la pépinière que sont les couloirs, changements et autres rames. Après quelques années d'errance, il est signé chez Barclay et sort un premier EP habité, Cornerstone, en juin 2013.

Et les critiques sont positives. Benjamin Clementine fera suite à cet EP quelques premières parties de Woodkid et Paul MacCartney himself l'encouragera à "absolument continuer" sa carrière à la fin d'un concert où il jouait pieds nus, comme d'habitude. Aujourd'hui, il sort son premier album At Last For Now chez Barclay toujours. De la rue à la scène du Trianon, où il est attendu le 19 mars, il n'y a qu'un pas : celui, pressé, d'un voyageur entre deux rames.