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Docu : quand les Clash chantaient l'Angleterre de 1977

Docu : quand les Clash chantaient l'Angleterre de 1977

Le cinéaste britannique Julien Temple dévoile son documentaire The Clash: New Year’s Day ’77, le travail d’une vie. Décryptage.

1977, un vent de révolte balaie l’Angleterre. La machine Margaret Thatcher est en marche, administrant de force sa politique en acier trempé et ses convictions conservatrices et libérales. Tandis que les juke-boxes oubliés prennent la poussière au fond des caves, le chômage atteint des sommets et la récession économique plonge lentement l’Angleterre dans une atmosphère propice au désenchantement. Un désenchantement clamé par les Sex Pistols, puis érigé en slogan par tout le mouvement punk : « There is no future in England’s dreaming ».

anarch2lC’est ce contexte de la fin des années 1970 que le réalisateur britannique Julien Temple brosse dans son documentaire The Clash: New Year’s Day ’77 diffusé par la BBC le 1er janvier dernier, replongeant les esprits dans les bas-fonds d’une Angleterre fatiguée qui se rêve anarchiste. Quand il commence à filmer les Clash en 1976, Temple est encore étudiant à la National Film School dans le sud du pays et le groupe est relativement peu connu. Pour cause, ils n’ont pas encore enregistré leur premier album éponyme, The Clash, qui sortira en 1977. En juillet 1976, Malcolm McLaren leur propose de se joindre à l’Anarchy Tour pour faire la première partie des Sex Pistols dont il est alors le manager. Vingt-six des trente concerts prévus lors de cette tournée sont annulés, les salles craignant que les punks ne démolissent les lieux. Portés par le scandale médiatique de cette tournée et malgré la critique médisante de l’influent journaliste musical Charles Shaar Murray – qui les invite prestement à retourner à leur garage – les Clash signent à l’automne chez CBS, la major honnie des punks. Le succès est retentissant. Les Etats-Unis se contenteront du disque expurgé du titre « I'm So Bored With The USA » qui sortira dans sa version américaine en 1979, bien que l’album original aura déjà été importé en masse.

La fin de cette décennie seventies est profondément marquée par cet optimisme en berne et par l’ennui qui gagne une partie de la jeunesse anglaise, contrainte de se contenter des groupes barbants au brushing parfait invités à l’émission phare de la BBC One, Top of the Pops. Tels un exutoire, une bouffée d’oxygène dans ce climat suffoquant, les groupes punks exaltent, provoquant aussi bien l’engouement chez cette jeunesse désœuvrée, que la vive hostilité des médias qui véhiculent leur mauvaise réputation.

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Sur une bande-son ininterrompue et fidèle à la musique des Clash (punk, dub, reggae), le documentaire alterne séquences live – celles du concert que le groupe donna au soir du 1er  janvier 1977 au Roxy Club de Londres –, archives de la BBC et images du vidéaste et activiste Don Letts, auteur du premier documentaire consacré au mouvement punk anglais. Le mélange est subtilement orchestré, mêlant l’univers du punk et l’héritage du dub. Chaque morceau joué pendant ce concert fait écho à une réalité de la rue. Chaque extrait met en exergue les contrastes qui divisent alors la société anglaise. Quand les émeutes du Carnaval de Notting Hill éclatent en 1976, le White Riot des Clash incite la jeunesse blanche à se révolter aux côtés de la communauté noire. Aussi, Paul Simonon, originaire du quartier populaire de Brixton, écrit The Guns of Brixton – fortement empreinte du reggae de son adolescence – pour dénoncer les violences policières. Et quand Margaret Thatcher engage des mesures drastiques contre le chômage, Joe Strummer chante « Career opportunities are the ones that never knock » (« Les opportunités de carrière sont celles qu’on n’aura jamais »).

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Don Letts au premier plan pendant les émeutes de Notting Hill en 1976 © DR

Finalement, le choix des Clash par Julien Temple n’est qu’un prétexte pour illustrer les profondes mutations économiques et sociales que traverse l’Angleterre à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Mais s’il a construit son documentaire autour de la bande à Joe Strummer plutôt qu’un autre groupe punk, c’est sans doute parce qu’elle était la plus à même de coller à la réalité. Ce n’est peut être pas un hasard si quarante ans plus tard, Julien Temple dévoile ce film. Preuve en est l’interview accordée à la BBC il y a quelques jours et dans laquelle il se dit être étonnamment surpris par les similarités entre l’Angleterre des Clash de 1977 et celle de 2015 : « La peur des coupes budgétaires et la fragilité du système financier ne sont pas si différentes. Les peurs liées à l’immigration sont toujours là. Beaucoup de gens se sentent encore marginalisés. Peut être qu’il y aura une énorme explosion d’énergie, ce qu’était le punk à l’époque. Mais je pense que la surprise viendra d’internet et non plus de quelques accords de rock’n’roll sur une guitare. Ça, on l’a déjà fait. »