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Pourquoi les hackers de Sony ont complètement raté leur opération censure

Pourquoi les hackers de Sony ont complètement raté leur opération censure

Le piratage des auto-proclamés Guardian Of Peace (Gardiens de la paix) à l'encontre de Sony n'est pas seulement l'attaque la plus spectaculaire de l'histoire d'une entreprise. C'est aussi l'opération de comm' la plus huilée de tous les temps.

The Interview – ou en français L'interview qui tue – aurait dû être une comédie, sortie à point pour Noël, sympathique, populaire, mais largement oubliable. L'histoire est celle d'un présentateur un peu benêt (James Franco), lassé de faire de l'information de seconde zone alors qu'il se rêvait en présentateur vedette de 60 minutes, l'un des magazines télé les plus connus d'Amérique. Pour remonter le moral de son poulain, le producteur (Seth Rogen) lui décroche une interview exclusive avec l'un de leur plus grand fan : le dictateur de la Corée du Nord, Kim Jong-un (Randall Park). Une aubaine pour la CIA, qui charge le duo d'assassiner le chef d'Etat.

« Une attaque terroriste contre la comédie » et autres critiques assassines

Avant que la sortie du film ne soit annulée par crainte d'un attentat – les hackers ayant envoyé un message du type « Souvenez-vous du 11 septembre » en cas de diffusion du film - quelques journalistes ont eu l'occasion de le voir et se sont prêtés à l'exercice de la critique. Si certains lui reconnaissent un potache, voire une vulgarité, et une puérilité tellement assumés – dont une obsession pour les blagues anales - qu'il en devient drôle (comme le Guardian), la plupart des critiques sont assassines. Pour le magazine américain Time, il s'agit d'une énième comédie ou un brave gars un peu paumé tente tant bien que mal de se tirer de la panade dans laquelle il s'est mise. A l'image de « En cloque, mode d'emploi, Very bad trip, Délire Express, Nos pires voisins, C'est la fin et à peu près tous les autres films qu'a écrit Rogen ou dans lesquels il figure, à l'exception peut-être lorsqu'il a prêté sa voix pour Horton ou Kung Fu Pandas ».

Le journaliste du Variety enchaîne avec une critique aussi acerbe qu'hilarante : « La farce de l'assassinat de Kim Jong-un par Seth Rogen et Evan Goldberg est un attaque terroriste... contre la comédie », juge-t-il. « La Corée du Nord peut dormir tranquille : l'Amérique s'en sort au moins aussi mal que la République populaire démocratique de Corée, dans l'Interview qui Tue, une soi-disant satire à peu près aussi drôle qu'une pénurie alimentaire communiste, et toute aussi longue.  (…) Avec deux personnages principaux tellement agressivement pénibles que l'on souhaite secrètement que le complot se retourne contre eux ». Quant à USA Today, il souligne l'échec du film en tant que satire socio-politique.

Obama en porte parole, The Interview symbole de la liberté d'expression

Seulement voilà, ce film, aussi potache soit-il, a apparement déclenché les velléités du régime Nord Coréen, peu habitué aux critiques. C'est en tout cas ce qu'affirme le FBI qui attribue au gouvernement de Pyongyang « un rôle central » dans l'attaque de Sony Pictures. Mais en diffusant les secrets les plus croustillants d'Hollywood et les business plans des entreprises en pourparlers avec Sony, les hackers ont transformé en moins d'un mois un film plus que moyen en symbole de la liberté d'expression américaine. Une parfaite illustration de l'effet Streisand, ce phénomène selon lequel à l'ère d'internet, chercher à enfouir une information revient souvent à la mettre sous les feux des projecteurs.

Après l'annonce de Sony que le film ne sortirait pas en salle à la date prévue, le tout Hollywood s'est rendu sur Twitter pour s'indigner : pour Ben Stiller, il est « difficile de croire qu'il s'agit de la réponse à une menace de la liberté d'expression, ici, en Amérique », Zach Braff évoque un « horrible précédent », quand Michael Moore demande aux hackers, dans toute son habituelle ironie, « moins de comédies romantiques, moins de films de Michael Bay et plus jamais de Transformers ». Paulo Coelho, écrivain pourtant très loin de la vulgarité prêtée au film, se propose d'acheter les droits 100 000 dollars et diffuser gratuitement The Interview.

 

 

 

Ultime coup de comm', Obama prend la parole pour évoquer la décision de Sony d'annuler la sortie du film comme « une erreur », précisant qu'il aurait « aimé qu'on [lui] en parle avant ». « Nous ne pouvons pas avoir une société dans laquelle un dictateur quelque part peut commencer à imposer une censure ici aux Etats-Unis. » Si Sony est dans une mauvaise passe, il y a fort à parier qu'ils se rappeleront du 19 décembre comme le jour où Barack Obama a pris la défense d'un film médiocre largement axé autour des blagues anales.

Du côté des internautes, la censure a aussi eu un effet de levier. Le film a été adoubé d'un joli 10/10 sur IMDb et d'un 96 % d'intention de voir sur le site Rotten Tomatoes. L'évolution des recherches sur Google, elle, marque un pic d'intérêt sans appel.

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Le film sortira... mais comment ? 

Sony a depuis clarifié sa position : « Nous ne nous sommes pas couchés », a assuré le directeur général du studio Sony Pictures, Michael Lynton, sur CNN. Sony a d'abords recherché des « solutions alternatives » pour diffuser ce film sans la participation des salles – et la mise en danger des spectateurs. Parmi les options, Crackle, le service de streaming gratuit de Sony. Bittorrent a également proposé son aide, tandis qu'Anonymous prévient sur Twitter que le site de streaming Popcorn « est prêt ».

Finalement, Sony n'aura pas eu à diffuser gratuitement un film dont la production leur a coûté 44 millions de dollars : ils ont aujourd'hui annoncé que le film sera diffusé dans une centaine de salles aux Etats-Unis et "temporairement" disponible en location sur Youtube. Cette saga de Noël aura tout de même permis une chose : désormais disponible, on peut parier que le film trouvera son auditoire. Et quelques millions de curieux de plus.