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Agoria : "Il faudrait rendre la musique moins utile pour qu'elle retrouve sa classe"

Agoria : "Il faudrait rendre la musique moins utile pour qu'elle retrouve sa classe"

Sébastien Devaud, ou Agoria, est l’un de ces DJs discrets dans les média mais furieux sur le dancefloor. Depuis 15 ans, il parcoure la planète pour propager une autre forme de French Touch, celle d'une techno effrenée et mélodique dont les Laurent Garnier et consorts ce sont faits les chefs de file. A peine son dernier EP sorti, Agoria est déjà reparti en studio pour enregistrer son prochain album – avec, entre autres, un ingénieur du son qui a travaillé sur Gravity. Pour tromper l'impatience, on a interviewé Sébastien pour lui parler de son EP, son prochain album et ses nombreux autres projets.

Green Room Session : Tu viens de sortir « Hélice », un morceau furieusement dancefloor. D’où vient-il ?

Sébastien Devaud : C’est un morceau que j’ai fait il y a assez longtemps, au moment de Impermanence [son dernier album, sorti en 2011, ndlr]. c’était une version différente de "Panta Rei", mais je ne le voyais pas du tout comme un remix. C’est un morceau à part entière, qui a sa propre identité. Récemment, en le faisant écouter à Scuba [patron du label Hotflush, ndlr], je me suis dit que ça serait parfait de le sortir maintenant. Un morceau de techno au moment de l’hiver, c’est exactement ce que j’ai envie de jouer.

Cet EP annonce un nouvel album. Sais-tu déjà à quoi il va ressembler ?

J’aime m’aventurer sur des territoires différents passer de la pop à l’ambient puis à l’électronica, être tous azimuts : un jour enregistrer un chanteur, un jour un pianiste, un jour faire un morceau de techno minimale, l'autre un morceau extatique comme « Hélice ». Chaque morceau se répond l’un à l’autre. Inconsciemment, ça construit l’édifice. J’ai déjà pas mal de morceaux, il y en peut-être qui sortiront sur ce disque, d’autre qui sortiront dans très longtemps ; on ne sait jamais vraiment, même si on se donne des frontières. Je me laisse aller à une plus grande liberté.

Quelle est la première personne à qui tu fais écouter tes morceaux ?

Ce n’est pas juste une personne. J’aime faire écouter mes morceaux aussi bien à un vrai puriste qui ne jure que par une musique électronique très pointue, des choses vraiment ciblées pour une petite niche de 250 fans, qu'à quelqu’un qui ne connaît pas plus que ça la musique électronique. Et évidemment à mon entourage proche avec qui je travaille. C’est important d’avoir une sorte de feedback global, même si au fond de moi, intuitivement, je sais à chaque morceau s’il est bon ou non. Mais j'ai besoin d’une confirmation parce que quand tu restes enfermés pendant des mois, tu es à la fois dans l’extase et dans le doute complet. Quand tu finis le morceau tu penses que tu es le roi du monde. Tu as souvent des moments de magie et quand tu touches ça c’est très grisant, mais le lendemain quand la magie s’est un peu évaporée, tu te remets assez vite en question.

Le temps de digestion est important dans un disque. C’est un peu contradictoire avec l’époque actuelle : évidemment la musique est un produit de consommation mais il faudrait la rendre moins utile pour qu’elle retrouve sa classe.

Tu as quitté le label que tu avasi co-fondé, Infiné. Pourquoi ?

Pour pleins de raisons différentes. La principale raison c’est que je n’avais pas envie de sacrifier ma musique. Quand on se lance dans un label, on a envie de faire les choses bien, on a envie de s’occuper des artistes, d’être présent. C’était devenu impossible de tout faire. Plus ça allait, plus je voyais que mon temps en studio était réduit à minima. La majorité des artistes de musique électronique qui ont des labels passent très peu de temps en studio. Ou alors ils ont des nègres qui font de la musique pour eux. C’est très chronophage d'avoir un label.

Tu as aussi participé à la création de Nuits Sonores, il y a 12 ans. Où en es-tu de ce projet ?

Je suis de moins en moins impliqué. Je crois que j’aime vraiment batir – je pense que ça vient de mon père qui est architecte, même si c’est peut-être un parallèle un peu facile. J’adore être à l’origine, concevoir, imaginer, conceptualiser des projets. C’est ce qui m’excite le plus. Après, gérer au quotidien un vaisseau spatial, c’est moins mon truc.

Le festival aujourd’hui est devenu un bateau de guerre, je suis très très content de voir jusqu’où il est allé. C’est incroyable, surtout dans un pays comme la France où tout est centralisé à Paris. C’est un exploit d’avoir réussi à créer, à l’image des Transmusicales, un festival qui arrive à être pérenne et qui oblige les parisiens à sortir de chez eux.

Tu prépares aussi un long métrage assez expérimental. Peux-tu m’en parler ?

C’est un projet de film, « Deepself », avec Jan Kounen. Il a fait Blueberry, 99 francs, Dobermann. C’est pour moi un des meilleurs réalisateurs français, et il est devenu un très bon pote. Je lui avais parlé d’une expérience que j’avais eu à Trouw, à Amsterdam. J’avais demandé de faire une soirée dans le noir, sans aucune lumière. Un All Night Long de 7 heures sans aucun téléphone, le bar dans le noir, les platines masquées : le noir total. Évidemment on ne joue pas de la même façon quand on ne voit pas le public, ça devient beaucoup plus mystique. La dernière demie-heure, il y a eu deux-trois flash de lumières. Ça reste un moment magique, un de mes meilleurs moments de DJ : ce moment où la lumière vient comme une sorte de Dieu. Ça a l’air débile mais c’est vraiment un moment hédoniste, mystique, et on été transporté.

Je racontais donc ça à Jan. On a déliré sur le côté mystique, chaman et on est parti sur l’idée de faire un film… C’est un petit peu tôt pour en parler mais ce que je peux dire c’est qu’on va voyager à travers le corps. C’est un film sensoriel, proche de Koyaanisqatsi, le film de Godfrey Reggio produit par Francis Ford Coppola dans les années 80 – toute proportion gardée bien sûr. C’est un peu le modèle, même si le sujet est totalement différent. L’axe, c’est l’interaction entre la musique et l’image.

Souvent on me demande pourquoi tu as arrêté Infiné, Nuits Sonores, mais c’est aussi ce qui me donne la marge de manœuvre de tenter d’autres expériences. C’est important pour moi de ne pas rester enfermé dans un seul schéma. J’ai besoin de ça, c’est une vrai nourriture.