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Breton : "J’ai l’impression que l’album m’est complètement tombé dessus"

Breton : "J’ai l’impression que l’album m’est complètement tombé dessus"

A l’occasion de leur passage à Paris, on a rencontré Breton, le groupe british qui remue la scène électro-pop-rock depuis déjà trois ans et qui vient de sortir la version deluxe de son album-phare War Room Stories.

Des accords au piano résonnent encore dans les couloirs, on débranche encore les dernières guitares… Breton finit tout juste une session live dans le studio parisien où nous avons rendez-vous. C’est Roman Rappak, chanteur mais aussi porte-parole du groupe qui nous reçoit ce soir, enthousiaste, dans un français impeccable. Si Other People's Problems, premier album sorti en 2012 nous avait régalés, la sortie cette année de War Room Stories nous a confirmé qu’on pouvait à juste titre continuer d’encenser le groupe, qui ne finira pas aux oubliettes de sitôt. Et parce qu’ils ont pensé à nous, les gars de Breton ressortent une édition deluxe de leur dernier album, avec des titres bonus, dont « Parthian Shot » et « Titan ». Plaisir infini.

Green Room Session : Vous venez de sortir un clip, « Parthian Shot », comme d’habitude très travaillé. Vu que le nom de votre groupe a été inspiré par le surréaliste André Breton, on peut dire qu’il y a une toujours une recherche esthétique derrière Breton, non ?

Roman Rappak : On voulait sortir une chanson qui soit très introspective parce qu’il y a deux aspects du groupe et de l’album qu’on a essayé de décrire : on voulait quelque chose de live, rapide et presque pop dans la structure et on voulait aussi quelque chose de plus cinématique, abstrait. Au début « Parthian Shot » était sensée avoir un clip rapide, mais à la fin on a décidé de faire le contraire parce que c’était plus intéressant de regarder l’objet, ce qui te permet de pouvoir écouter plus la musique à ce moment-là.

C’est du chocolat ou de la peinture qui dégouline ?

De la peinture ! C’est l’idée d’être renversé, étouffé par quelque chose. L’album est sorti en février et j’ai l’impression qu'il m’est complètement tombé dessus. J’étais complètement entouré par le groupe et cet album.

Donc vous restez très image-son. Votre live est bâti sur ce principe aussi ?

Oui, c’est ça, on a des nouvelles vidéos qu’on a faites en live et on a trois nouvelles chansons qu’on n’a jamais jouées jusqu’à cette tournée, deux qui font partie des anciens EPs et une complètement nouvelle.

Et vous travaillez toujours avec les mêmes artistes ?

Le groupe a beaucoup évolué… On a beaucoup de chance parce vu qu’on est un peu plus connu, c’est plus facile pour les collaborations.

Pourquoi avoir sorti cette édition deluxe de War Room Stories, avec onze titres bonus, au lieu de sortir carrément un tout nouvel album ?

Ça fait partie du même truc, on a commencé par soixante chansons et finalement les chansons qu’on a choisies pour l’album faisaient une sorte de récit qu’on a construit petit à petit. Mais ce qui est intéressant, c’est que de plus en plus de gens sur internet trouvent des chansons qu’on a faites, ou jouées à des concerts, ou même des trucs qui ont été utilisés dans des courts-métrages et se demandent ce que c’est que cette facette du groupe qu’ils ne connaissaient pas encore. C’est aussi pour eux, pour montrer les autres directions qu’on aurait pu prendre.

Même si Breton est plus connu, tu restes un peu le leader du groupe, la tête pensante?

C’est juste qu’en général, c’est moi qui parle le plus, qui réponds aux interviews !

Et au niveau du processus créatif, comment ça se passe avec les autres ?

C’est quelque chose qui change tout le temps ! Certains morceaux sont presque déjà finis avant qu’ils ne sortent, ou parfois on réadapte complètement une chanson. Je pense que quand tu trouves une « formule », tu perds un peu l’esprit, la raison pour laquelle tu faisais la musique. Ça devrait être une constante recherche, parce que ça t’échappe toujours un peu.

Du coup ces chansons bonus étaient déjà composées avant la sortie de l’album ?

Oui, sauf « Parthian Shot » et « Titan ».

Dans votre studio de Berlin ?

Oui, exactement.

Vous pensez déjà au troisième album ou vous êtes complètement focalisés sur celui-ci ?

Déjà on veut finir cette tournée, pour voir ce qu’on va faire après. En ce moment je suis tellement dans une bulle de War Room Stories

Est-ce que comme un artiste ou comme un écrivain, tu veux porter un message dans ta musique ou est-ce que c’est surtout une création pure ?

Oui, il y a un message, mais c’est un message très optimiste. Il y a des choses qui n’ont pas été dites, qu’on n’arrive pas à communiquer avec des mots tout simples. Ça part de notre subconscient, et c’est ça à la base la musique, les films et les photos, quand tu as une idée et que tu parles dans un langage que tu ne comprends pas forcément, mais tu essayes de te diriger dans un monde fait de signes et de symboles et pour une raison ou une autre quelque chose te parle ou t’émeut, quelque chose de puissant. C’est ça qu’on échange avec la musique ou avec les films.

Et tu n’as jamais peur que ton interprétation personnelle de ta musique soit complètement en décalage avec ton public ?

Non, pas du tout, j’adore qu’il puisse avoir ce décalage, parce que ça commence à être quelque chose de plus profond. Ça peut te faire penser à ton père quand tu avais huit ans, et bien sûr quand on a écrit la chanson, on ne pensait pas à ton père, mais il y a suffisamment d’émotion ou d’intensité dans un morceau pour que tu puisses faire une connexion personnelle.

Et ces chansons bonus, tu penses qu’elles vont être reçues comment ?

Je ne sais pas, j’essaye de ne pas trop y penser. Mais on a eu un retour super positif avec « Titan » ! C’est difficile parce qu’on est un groupe qui veut faire beaucoup de choses, beaucoup de chansons, mais ça ne suit pas vraiment les règles de ce que les groupes doivent faire. Ce n’est pas que je pense qu’on va être des révolutionnaires qui vont détruire l’ordre établi, ni la définition commune d’un groupe de rock, d’un groupe hip hop etc…mais c’est un peu une déclaration de dire qu’on veut faire des trucs indé, pop, des trucs rapides et instantanés, et aussi des chanson comme « Parthian Shot » qui sont hyper-complexes, avec plein de bruits que tu peux à peine entendre, plein de textures. Ce n’est pas un titre que tu peux écouter à la radio pendant trente secondes et que tu peux fredonner. Pour « Titan » en revanche, c’est plutôt le contraire.

Si tu avais à classifier ton groupe, tu dirais que vous faites quel genre de musique ? Parce qu’indé c’est assez large…

On est un groupe post-internet. Alors c’est indépendant mais pas dans le sens musical. Indé pour moi ça signifie faire tout soi-même, pas parce que tu penses que tu es le meilleur, mais parce que tu comprends qu’un album est un portrait d’un moment donné, d’une imagination ou d’un groupe. Si tu crées un album, tu ne dois jamais avoir peur d'être honnête, parce que c’est comme une empreinte digitale, tu ne peux pas mentir, tu ne peux pas faire de stratégie, c’est là où tu es.

Vous faisiez tous de la musique avant ?

Oui, mais dans différents groupes. Ian jouait de la guitare dans un groupe, Adam état batteur pour un autre groupe, Dan jouait au piano quand il était petit, Ryan fait de la musique sur ordinateur. On a toujours été dans la musique, mais pour moi c’est quelque chose qui est assez punk, parce qu’on a appris comment faire seuls et parce qu’on n'est pas obsédé par la technique. L’important ce n’est pas un bassiste qui joue hyper-bien et qui a une technique impeccable, mais c’est de pouvoir sonner de façon unique, dans une chambre, dans une salle ou une pièce, à un moment particulier : ça devient le moment juste.

Du coup vous préférez faire des lives que composer en studio ?

On n’a pas vraiment de préférence, mais de nos jours le live est devenu plus important maintenant qu’on peut télécharger un album très rapidement, ou aller sur The Pirate Bay et trouver tout ce qu’on veut. Moi j’aime bien qu’on puisse utiliser des sites comme SoundCloud, j’aime l’idée de pouvoir aller sur mon téléphone et en trois minutes trouver le morceau de techno lituanienne le plus incroyable du moment ! Mais ça accentue l’importance du live, qui est plus profond. Il y a des trucs que tu peux faire avec un ordinateur qui sont incroyables, et qu’on ne pensait même pas pouvoir faire il y a vingt ans… on peut tout faire avec un ordinateur portable maintenant ! Je pense que la conséquence directe c’est que ça devient une valeur, un véritable rituel d’aller voir un groupe. Ça a toujours été comme ça, mais maintenant avec plus d’intensité.

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Et le fait qu’il y ait plein de musique qui sorte tous les jours, tu penses que c’est une bonne chose ou que ça brouille les esprits ?

Une bonne chose. C’est le même argument que pour la photographie digitale, il y a un moment où la photographie était quelque chose d’analogique, qui prenait du temps : c’était cher pour développer les photos, il fallait apprendre comment prendre la photo, se souvenir de la manière dont tu avais pris la photo, regarder le résultat final… Tu auras avancé comme photographe mais ça aura pris du temps et de l’argent. Avec un appareil photo numérique, tout est plus rapide. Des vieux photographes diront que tu as perdu ton professionnalisme et qu’il y a maintenant dix mille photos de merde au lieu de cinq mille, mais l’art de choisir et de sélectionner s’est vachement développé. Maintenant il y a tellement de musique, d’images, d’Instagram que ça ne veut pas dire que la qualité a baissé, mais qu’une nouvelle compétence est plus importante à présent : la capacité à voir dix milles choses et d’en sélectionner surtout quelques unes.

C’est surtout l’auditeur qui a changé alors…

Exactement, c’est comme un commissaire d’exposition. Tu vois Kanye West n’est pas le meilleur rappeur du monde, mais il a un talent fou pour sélectionner les choses et les marier ensemble. C’est un bon exemple de la nouvelle forme d’art de notre époque, ne pas nécessairement être le mec avec une guitare acoustique qui peut écrire un album, mais être capable de savoir quelle boucle va marcher avec quel sample et quel chanteur sur telle ou telle chanson.

Et toi tu as « sélectionné » quoi comme musique en ce moment ?

Ratking, c’est un truc de New York, c’est super intéressant parce que c’est du lo-fi avec une vraie énergie. Et on a écouté le dernier album de Caribou, mais on l’a sans doute trop écouté parce qu’on en a un peu marre maintenant. Après, on n’est jamais d’accord sur un groupe ou un artiste ! J’écoute aussi beaucoup Four Tet.

Les Breton seront à La Rodia de Besançon ce soir, au Casino de Paris mardi 25 novembre, au Marché Gare à Lyon le 27, à la Paloma de Nîmes le 28, à la Sirène de La Rochelle le 29 et au centre culturel John Lennon à Limoges le 30. Ce sera certainement leur dernier passage en France en attendant un prochain album. 

Estelle Morfin