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Gilbert Cohen, Versatile Records : "la French touch d'aujourd'hui est plus diffuse"

Gilbert Cohen, Versatile Records : "la French touch d'aujourd'hui est plus diffuse"

C'est le dernier label indépendant de l'époque de la French touch encore debout. 18 ans après ses premiers pas, c'est lui qui nous dégote Acid Arab ou nous rappelle que Pépé Bradock est un sacré génie. On a discuté avec le boss, Gilbert Cohen. French touch, Daft Punk, Nova et même Guetta. Pour la visite des 20 dernières années, suivez le guide... 

Green Room Session : On vous présente souvent comme un label libre, qui marche aux coups de cœurs. Vous, vous définiriez comment ?

Gilbert Cohen : Un peu pareil. Je m’autorise à sortir ce que j’ai envie. Je sais ce qui m’intéresse : une forme d’originalité artistique, une singularité chez un artiste. D’ailleurs c’est pour ça qu’on n’en a pas signé des masses, et qu’on bosse avec les mêmes depuis pas mal d’années.

Comment fait-on pour conserver cet esprit aussi longtemps, en particulier dans le contexte actuel pour les labels ?

On s’est adapté à la situation. On a des frais assez réduits, bien qu’on ait des bureaux, un studio...

Pour le reste, j’avoue que même pour moi ça reste assez mystérieux. Je pense que c’est justement le fait de sortir des choses assez variées et du coup, de ne pas être enfermé dans un genre, qui a fait que le label dure et suscite toujours la curiosité et l’intérêt des gens.

Vous avez commencé chez Nova. Dans le film Eden, la radio a aussi une grande place. Nova serait-elle l’un des berceaux de la French touch ?

Je ne pense pas que ça ait été le berceau, mais ce qui est évident c’est que c’était un endroit de rencontres, assez libre. A cette époque, c’était une station de radio assez unique dans le monde : il y avait très peu de publicité et une musique très pointue.

C’était vraiment une plaque tournante, on pouvait croiser les Boyz II Men, Leon Parker… Les Daft Punk je les ai rencontrés à Nova par exemple, c’est pour ça que quand j’ai fait mon label et que je leur ai demandé un remix, ils ont accepté.

Laurent Garnier a eu longtemps son émission sur Nova, même Guetta au tout début a eu son émission, à l’époque où il jouait des bons trucs, de l’acid house et tout ça. Ça a joué son rôle mais je pense que FG, la radio de la techno et de la musique électronique, a été plus importante. 

A vos débuts, vous partagiez vos bureaux avec Thomas Bangalter et Guy-Man de Homem-Christo. Avec du recul, c’était comment ?

C’est plutôt eux qui ont partagé leurs bureaux avec nous !

Il y avait un côté presque naïf. Nous on commençait le label, il a tout de suite super bien marché, et parallèlement eux sortaient leur premier album. C’était incroyable d’être au milieu de tout ça, on voyait plein de gens débarquer, on sentait vraiment qu’il y avait un intérêt, un engouement et que ça allait exploser pour eux. En même temps, il y avait un côté simple, il y avait une bonne ambiance, assez cool.

J'ai trouvé assez classe de leur part de nous avoir aidés au début. C’était un peu difficile, on n’était pas trop préparé, pas très bien organisé. Je leur en suis doublement reconnaissant : le remix a installé le label d’emblée et avoir travaillé ensemble était une super expérience.

Vous n’avez jamais regretté de ne pas les avoir signés ?

Ce n’était pas l’idée. Ils avaient un plan précis de ce qu’ils avaient envie de faire. Ils ont sorti un maxi sur Soma, un label écossais, ça a super bien marché et tout de suite après je pense que c’était clair pour eux qu’ils allaient switcher sur une major.

Vous avez vu Eden ?

Pas encore.

 

Que pensez-vous de ce retour en grâce de la French touch ?

Je ne suis pas très nostalgique en général, donc ça ne me fait pas grand chose. Et puis je ne sais pas si c’est un film qui traite de ça, je pense que c’est plus un récit autobiographique de Sven Løve et de ce qu’il voulait faire. La trame et l’époque c’est ça, mais pour moi ce n’est pas vraiment un film autour de la French touch.

On a un morceau à nous dans le film, « Sunshine People », qui est une espèce d’anthem de la French touch par DJ Gregory. Ça m’amuse, mais je ne regrette pas cette période comme si c’était la période dorée. A la limite je préfère presque aujourd’hui.

Justement, la touche française 2014, pour vous c’est quoi ? 

Gesaffelstein, c’était quand même le mec qui a porté un truc. Guetta, qu’on le veuille ou non, c’est un Français, pour moi c’est ça. Il y a plein de petits labels plus underground qui marchent bien à l’étranger et qui véhiculent un truc cool.

La French touch il y avait essentiellement des samples de funk filtrés. Ce n’était pas un cahier des charges mais il y avait un style particulier. Aujourd’hui cette French touch est beaucoup plus diffuse.

Versatile est 100 % made in France, pourquoi ? 

Pour les maxis, non. On va par exemple sortir le maxi de The Maghreban, un Anglais. Par contre pour les artistes signés, oui. C’est plus par commodité que par choix, j’aime bien avoir des rapports avec les artistes.

Tout le monde se voit assez souvent et tout le monde vient d’un background assez différent. On se fait écouter des choses et c’est aussi ça qui me motive : depuis le début du label, j’ai toujours découvert des nouveaux artistes, des nouvelles musiques, des trucs vieux à travers les artistes.

Versatile a 18 ans. Qu’est-ce qui a le plus changé depuis vos débuts ?

C’est un secteur qui s’est effondré économiquement, ça c’est indéniable. Là où avant 2000 - 3000 c’était une vente très moyenne pour un maxi (en général on en vendait plutôt 5000), aujourd’hui assez peu de label font 1000 maxis. Il y a toute une manière de consommer la musique, d’acheter de la musique, qui s’est modifiée. Il a fallu s’adapter. 

Votre dernière compil' Disco Sympathie est un retour en plein cœur des années 80. Alors, nostalgie ou non ?

Pour moi ces morceaux c’est la série B du disco français, c’est quelque chose de très spécial, avec une histoire singulière. J’ai pas mal d’affection pour ce genre d’histoires, des gens qui rêvaient d’être des stars, qui voulaient faire un tube mais ça n’a jamais marché donc il ne reste qu’un 45 tours.

C’était une aventure assez marrante parce qu’on a dû retrouver tous les gens pour demander les droits et c’était assez marrant de voir la trajectoire des gens, voir ce qu’ils étaient devenus 25 ans après. Il y en a un qui bossait à la SNCF, tandis que l’autre s’occupait de la régie d’une comédie musicale. C’était un peu pour rendre justice à ces producteurs oubliés, un peu de seconde zone. C'est plus un truc rigolo, léger, qu'un hommage au passé.  

Le meilleur moment du label ?

Les 15 ans, sans problème. C’était un truc vraiment magique. J’aurais presque pu arrêter le label après cette fête tellement c’était parfait, tant musicalement que dans l’atmosphère qu’il y avait ce soir là.

Le pire moment ?

Ça a été de m’être associé au tout début du label avec une personne avec qui ça c’est super mal passé. On a failli tout perdre alors qu’on commençait à peine, c’étaient des grands moments d’angoisse.