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Et le mur créa la techno

Et le mur créa la techno

On commémorait ce week-end les 25 ans de la chute du mur de Berlin. L'occasion de regarder d'un peu plus près l'impact (énorme) de cet événement sur l'histoire de la musique. 

"Il n'y avait plus d'Ouest, ni d'Est... Il n'y avait plus que la musique". Ou comment résumer un événement majeur de l'histoire de la musique (et de l'histoire tout court) : la chute du mur de Berlin. Quand on souhaite évoquer sous un angle musical le 9 novembre 1989 -- les premiers coups de pioche contre le mur de la honte ont fêté ce week-end leur 25ème anniversaire --, on pense souvent au concert improvisé du violoncelliste russe Mstislav Rostropovitch, hautement symbolique. Mais, en sous-sol, dans des caves illégales et d'anciennes usines, c'est la techno qui relie l'Est et l'Ouest, et qui s'enracine progressivement mais profondément dans la culture berlinoise -- ce n'est pas un hasard si Berlin est encore souvent considérée comme la capitale européenne de l'électro. 

Cette "phrase qui résume tout" est extraite de Berlin, le mur des sons, passionnant documentaire Arte diffusé cet été dans le cadre de leur Summer of the 90s. On y découvre que l'électro "brute", loin de la musique conceptuelle mais faite pour danser, ne concernait à la fin des années 80 qu'une petite poignée de fêtards de l'Ouest. Mais via la radio, de plus en plus de jeunes découvrent cette musique du futur, l'acid-house, puis la techno. De l'autre côté du rideau de fer, les Berlinois de l'Est écoutent, même si c'est interdit, les mêmes programmes (difficile d'arrêter des ondes hertziennes avec un mur en béton), et rêvent d'aller danser avec leurs voisins. Quand les frontières finissent par s'ouvrir, c'est la marée humaine : toujours dans le documentaire d'Arte, certains expliquent s'être précipités pour acheter des vinyles et des platines, tandis que tous veulent découvrir l'UFO, célèbre boîte underground de l'Ouest. Les deux parties de la ville se mélangent dans une cave humide, faiblement éclairée, avec comme seul point commun : la musique découverte à la radio, un son d'initiés dans une ville encore très rock, sans revendication politique comme ce qui se faisait presque exclusivement à l'Est. C'est le début d'une culture unique du clubbing. 

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Et quand la demande se multiplie doucement, l'offre suit. Un nouveau genre naît, et quelques Berlinois transforment leur histoire : "Le sentiment de se rassembler et de danser pendant 20 heures d'affilée en étant porté par la musique, c'était quelque chose de différent de tout ce qui avait existé jusque là. Et le fait que c'était justement la chute du mur qui donnait naissance à un nouveau genre musical, c'était extraordinaire pour la plupart d'entre nous", raconte le producteur Mark Reeder, Anglais installé dans la capitale allemande depuis 1978. S'il existe un genre qui se nourrit du sentiment de liberté, il s'agit bien de la techno. Expérimentations sonores, pas de structure classique avec paroles et couplet-refrain-couplet, répétitions assumées... La chute du mur a été le terreau idéal pour que le genre se développe aisément.

Mais plus forcément à l'Ouest : la vraie explosion de la techno se fera à l'Est, qui offre pléthores de terrains en friche, parfaits pour organiser de nombreuses soirées clandestines. Le mouvement s'inverse. C'est l'ancien endormi Berlin-Est qui attire grâce à ses squats où une population jeune et arty fait la fête. Comme dans le reste de l'Europe, l'électro reste un style de marginal ("toute la scène techno berlinoise tenait dans trois bus", entend-on dans Berlin, le mur du son), mais ce cocktail d'anarchie, de liberté et de lieux abandonnés a forcément bien pris, de quoi créer une sous-culture posant les bases du Berghain, Panorama Bar et autres KitKatClub. 

Le Tresor, par exemple, s'installe dès 91 dans le coffre d'un ancien grand magasin près de Potsdamer Platz (après deux ans de fermeture, le club rouvrira ses portes en 2009 dans le quartier d'affaires de Berlin, le Mitte). C'est la première boite de Berlin à avoir une adresse et des horaires fixes. Parmi les habitués ayant également sorti un album ou un maxi sur le label du Tresor, on retrouve Jeff Mills, Cristian Vogel, Robert Hood, Joey Beltram, Juan Atkins ou même Laurent Garnier (cocorico, le Français a signé un featuring avec System 01 et Dr. Motte en 1994)... Pas mal de beau monde qui s'amuse en pouvant jouer une techno forte, agressive, tout comme aux raves Tekknozid (sur lequel a aussi travaillé Johnnie Stieler, un des fondateurs du Tresor). La légende berlinoise est en marche.