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Rencontre avec Troqman — "le dessin, c'est la liberté".

Rencontre avec Troqman — "le dessin, c'est la liberté".

Fraîchement titulaire de plus de 20 000 followers Instagram, artiste visuel mêlant un dessin instinctif aux décors structurés de la ville, Troqman sème sur le web un catalogue de photo faisant entrer dans le monde réel le surréalisme et la fraîcheur de la bande dessinée. Onirique et post-moderne, Cartoonbombing est ce qui naît lorsque le dessin rencontre la photo. Anatomie d'un artiste 2.0, alors que du 29 janvier au 1er décembre se tient le 42ème festival d'Angoulème, le festival international de bande-dessinée : pour marquer le coup, Troqman, alias David Troquier, a accepté d'illustrer des articles Green Room Session pendant toute la semaine ! 

Troqman portrait

Hello David ! Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter à nos lecteurs ?
Salut ! David Troquier, je suis directeur artistique dans la publicité, j’ai 31 ans, et je suis originaire de Vendée.

Tu peux nous parler un peu de ton parcours ?
J’ai toujours dessiné. Déjà quand j’étais gosse je faisais mes propres bandes-dessinées. Ensuite j’ai étudié la communication visuelle à Nantes. C’est là que j’ai découvert la publicité, et j’ai eu envie d’en faire car j’ai trouvé que c’était une bonne manière d’arriver à raconter des choses. Puis je suis monté à Paris, où j’ai travaillé dans plusieurs agences, tout en dessinant toujours à côté. Depuis quelques mois, je suis à Amsterdam, j’ai suivi ma copine qui a eu une offre dans la publicité. Aujourd’hui je suis freelance, et cela me laisse du temps pour développer mes projets personnels, comme en l’occurrence Cartoonbombing.

Tu n’as donc jamais suivi de formation de dessin à proprement parler ?
Non. Mon père dessinait beaucoup, il n’en a pas fait son métier mais c’était sa grande passion, et j’ai suivi ça. Après le bac, je suis allé dans une école de communication visuelle, cela me paraissait assez large pour me laisser plein de possibilités par la suite, comme je ne savais pas encore vers quoi m’orienter précisément. L’école m’a conforté dans mes pistes, et orienté vers la publicité.

Quelles sont tes grandes influences ?
J’ai commencé en suivant la BD franco-belge : Franquin et Gotlib, pas mal. Il y a aussi Goscinny pour ses histoires, qui m’a pas mal marqué. J’adore son humour un peu « débile ». Je regardais pas mal de dessins animés japonais, aussi. Alors qu’aujourd’hui, je suis plus branché comics américains. Un peu de tout, du Miller, du Charles Burns, beaucoup de noir et blanc finalement, ce qui a un impact sur mon travail : j’ai essayé la couleur, mais je perds en spontanéité, donc je m’oriente plus vers le noir et blanc.

beach

Aujourd’hui, bosser dans la pub te fais toucher beaucoup au numérique. Est-ce que ton projet était pour toi un exutoire, une réaction à ça ?
Je pense. Ce projet est né à côté de la publicité, pendant des vacances. J’avais ramené un carnet de voyage et dessiner des paysages m’ennuyait, alors j’ai commencé à me faire mes histoires, en mélangeant ces deux choses, carnet de voyage et BD. Mais même dans la pub, j’ai besoin de faire mes story boards, mes maquettes dessinées. Avec tout ce que j’ai pu lire étant gamin, j’arrive à visualiser très vite et à ressortir les idées que j’ai dans la tête. C’est vrai qu’aujourd’hui, c’est plutôt des croquis rapides qui passent rapidement au numérique, mais j’ai toujours un crayon près de moi.

C’est ce qui te vient spontanément ?
Oui, au milieu de Photoshop, des palettes graphiques et autres, c’est d’abord avec le dessin que je vais plus vite, même pour vendre des idées. Si je fais une maquette, ça prend du temps, puis cela fige les idées, tu as moins de latitude : le dessin, c'est plus de liberté.

Pour en venir à tes cartoons, ta première source d’inspiration est le dessin ou l’endroit ?
C’est d’abord l’endroit. La ville. Je suis quelqu'un de très curieux, je regarde toujours la ville quand je marche. Les gens assis à côté de moi peuvent m’inspirer pas mal de choses que je garde en mémoire. J’ai une sorte de bibliothèque dans ma tête où tout est bien rangé (rires). C’est souvent des détails qui m’inspirent : la forme d’un pont, l’affiche sur un mur, un café dans un bar, et dans ma tête ça fait un espèce de truc rapide où je vois la situation tout de suite. Typiquement, Indiana Jones m’est venu comme ça. C’est un muret près de chez moi que je vois tout le temps. Et un jour, j’ai vu le dessin immédiatement, que je me suis dépêché de faire. D’autres fois, je vois un détail  et je vais chercher des histoires à pouvoir faire avec : l’histoire la plus drôle, la plus inattendue, rechercher des références pop culture, par exemple.

indiana

Justement, les influences pop culture. Tu prends en compte les calendriers ? Je veux dire, à la sortie de Game of Thrones tu te dis « je vais faire un Game of Thrones », ou c’est plutôt aléatoire, spontané ?
Plutôt aléatoire je dirais. Par exemple, ceux avec les Dinosaurus, ça m’est venu il y a quelques temps et je me suis amusé à faire Jurassic Park en cookies. Je suis plutôt parti d’un film que j’aimais bien quand j’étais gamin, et j’avais envie de faire des images. J’ai essayé de prévoir en fonction des sorties, mais ça ne marche pas. Je perds de la fraîcheur dans mes idées. Je viens aux sujets un peu aléatoirement, à travers le temps. C’est plus le lieu et les éléments visuels qui m’inspire, plutôt que l’inverse.

Tu t’y prends à plusieurs fois sur chaque dessin ou c’est vraiment le premier jet ?
Ça dépend. Ça arrive que j’en fasse et que je trouve qu’elles ne fonctionnent pas. Mais dans ce cas je ne les publie pas, tout simplement. Dans ma tête c’est drôle, mais ça ne marche pas en photo. Par exemple, celui avec le jaguar, au début il n’y avait qu’un dessin, celui du type qui tient le jaguar en laisse. Puis ça ne me plaisait pas, et je suis rentré, et en réfléchissant j’ai rajouté un personnage, et là ça marchait bien.

jaguar

Dans des situations comme celle-ci, avec le jaguar, les gens ne te regardent pas bizarrement dans la rue quand tu fais ça ?
Si, ça arrive. Je suis accroupi la plupart du temps, sur le trottoir, à poser mes petits carnets, et des fois il y en a quarante (rires). Celui pour Hollywood, par exemple, il y avait neuf carnets et beaucoup de vent. En général, les gens regardent mais peu viennent me voir, ils n’osent pas demander.

Oui, le propriétaire de la jaguar aurait pu mal le prendre…
(Rires) Oui c’est sûr ! Après, si les gens me demandent je leur explique et il n’y a pas de soucis. C’est arrivé une fois, au supermarché, où j’avais disposé les fromages comme je voulais et la fille qui gérait le rayon me regardait bizarrement, donc je lui ai expliqué (rires). Et au final je remets tout en place, donc ça ne pose pas de soucis. Les gens parlent souvent de ce que je fais comme de « street art digital », et au fond ça ne détériore rien, c’est éphémère, donc pas de raison pour que les gens s’énervent.

cheese

Tu penses que les réseaux sociaux ont joué un rôle important dans ton travail, ou tu aurais fait le même projet sans Instagram, Tumblr et consorts  ?
Avant, je mettais mes photos de vacances sur Instagram, et puis c’est venu sans trop que j’y réfléchisse. J’ai développé mes pages sur Facebook et Twitter après. Instagram était le média de ma vie quotidienne, et cela me semblait pertinent car c’est un peu ça, la vie de petits personnages dans la ville, aussi éphémère que la vie quotidienne. Les situations ne sont pérennes que parce qu’elles existent sur les réseaux.

Tu me disais que tu avais toujours des dessins d’avance à publier pour Instagram…
Oui, c’est une sécurité au cas où je n’ai pas le temps, un jour, de publier, à cause du boulot par exemple. J’ai deux dessins d’avance, en général. Sinon, je me tiens à un dessin par jour, en règle générale.

Tu n’as pas peur de perdre en spontanéité en étant pressé par le temps ?
Non, au final, plus j’en fais, plus j’ai d’idées qui viennent. J’ai des carnets où j’écris des bribes d’idées, d’histoires, de supports. Je garde ça dans un coin et j’y reviens. Je sais que j’ai encore plein de choses à faire avec ce projet, et je préfère évacuer mes idées quand elles viennent, pour ne pas les perdre. Plus on produits, plus on a d’idées. C’est une émulation positive qui est assez cool. Si un jour ça bloque, je passerai à un tous les deux jours.

Et 20 000 followers Instagram, tu t’y attendais ?
Franchement, pas du tout. C’est assez fou comme les choses ont grandi. Je voyais qu’il y avait un goût du moment pour ce que je faisais. Mes collègues en parlaient, quand j’étais encore à Paris. Un jour j’ai envoyé mon travail à un blogueur, Golem Treize, et il a fait un article et à partir de là tout s’est enchaîné. C’était incroyable de voir comme tous les blogs sont connectés. Même si je connaissais un peu le fonctionnement des réseaux, voir la traçabilité en direct, de le vivre, c’était super intéressant. Finalement, tu vois les copier-coller d’un article à un autre, ou encore des gens qui ont extrapolé des infos, ça c’était très drôle : les « David Troquier a voyagé de par le monde » et tout ça. Non, je vais en vacances, c’est tout (rires). Des gens qui ont écrit leur propre version du projet. Pour revenir à ta question non, je ne m’y attendais pas du tout et c’est monté super vite, en fait. À partir du moment où le projet a pris une dimension internationale, avec Buzzfeed il me semble, là ça a vraiment augmenté de manière assez dingue.

chuck

L’anglais est lié à cette envie de t’internationaliser ?
Je ne sais pas, dès les premiers dessins je les ai fait en anglais, ça m’est venu naturellement. J’ai pas vraiment réfléchi à la chose, à vrai dire (rires). Je suis assez à l’aise avec l’anglais, je lis les comics en VO. Après, c’est mieux aujourd’hui, comme ça des gens me suivent d’un peu partout.

L’avenir du projet, c’est quoi pour toi ?
Je suis en train de chercher des imprimeurs sur Amsterdam, mais ce n’est pas forcément évident. Peut-être faire des tirages, ou un expo. C’est vraiment des projets avec des points de suspensions, donc on verra. Je vais peut-être faire un guide touristique d’Amsterdam, également, avec mes bonhommes qui se baladent dans la ville.
L’enjeu aujourd’hui, ça serait de garder un côté qui reste, qui dépasse l’éphémère de la simple photo dans la ville. Je réfléchis là dessus. J’ai des pistes, j’aimerai laisser des traces plus longtemps, notamment à placer des affiches.

Est-ce que tu les exporterais dans la pub, ces dessins ?
Je ne sais pas. Quand j’ai commencé à faire ça, mon directeur de créa m’a dit que ça serait cool de faire une campagne avec. Mais on a pas trouvé comment l’utiliser, pour le bon client. Peut-être un jour, si le sujet s’y prête. L’occasion ne s’est jamais présentée, et c’est bien, au final, ça ne perd pas en spontanéité.

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