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Musique : l'effet Canal + décrypté

Musique : l'effet Canal + décrypté

Joyeux anniversaire Canal + ! La chaîne fête ses trente ans... L'occasion de revenir sur sa relation étroite avec la musique. 

Un ton irrévérencieux mais professionnel, une logique loin d'être tournée vers l'audimat et un sens de l'humour à toute épreuve : s'il fallait définir l'ADN de Canal + au moment de sa création, ces trois principes siéraient parfaitement à la chaîne lancée le 4 novembre 1984 -- aujourd'hui trentenaire, donc. La première chaîne à abonnements française était au départ plutôt tournée vers le cinéma et le sport (sans compter les fameux premiers samedis du mois), comme le résume Kyan Khojandi dans une chorégraphie assez folle : 

 

Mais Canal, c'est aussi là où ont percé PPDA, Jean-Luc Delarue, Christophe Dechavanne ou Michel Denisot. Un incubateur ? Oui, certainement, et pas uniquement journalistique : la musique fait Canal, et Canal fait la musique. Tout commence dès la première année avec le Top 50, pas forcément le programme le plus prescripteur. Mais dès 1987, l'OVNI Nulle part ailleurs débarque sur la chaîne cryptée, et une nouvelle ligne musicale voit le jour : un artiste ou groupe est invité dans chaque émission, si possible quelqu'un qui, justement, n'est vu "nulle part ailleurs". "Il y avait 200 émissions par saison et il fallait faire un live tous les soirs. J'ai rapidement commencé à passer de la world, du jazz, de l'électro... Je suis allé à de plus en plus de concerts et à découvrir de nouveaux groupes. Je n'étais pas forcément expert au départ mais j'ai travaillé pour", raconte Stéphane Saunier, qui a été programmateur de Nulle part ailleurs de 1996 à 2001 avec un background plutôt métal (il est le créateur de la filiale française de Roadrunner Records).

Aujourd'hui, Stéphane Saunier est directeur des programmeurs musicaux sur Canal +. Même après l'arrêt de Nulle part ailleurs en 2001, il a toujours gardé cette ligne de conduite, notamment sur L'Album de la semaine et feu La Musicale. "On permet toujours à des artistes de faire leur première télé, comme quand on a fait venir Imany. A l'époque, elle n'était même pas signée sur un label. Elle est revenue peu de temps après, signée bien sûr, et disque d'or", raconte-t-il non sans une once de fierté. Plus récemment, c'est avec Jungle qu'il a vu l'influence de Canal dans l'industrie : "ils étaient classés quelque chose comme 66ème dans le iTunes Charts. A la fin de l'émission, ils étaient 8ème"... Avant d'enchanter le public du Pitchfork Music Festival le 1er novembre. 

Ainsi, les programmes de Canal + lancent des carrières. "Être prescripteur, ça fait partie de l'essence même du Grand Journal et de Canal en général", ajoute Damien Cabrespines, dans la maison depuis 1998 et au Grand Journal spécialement depuis huit ans. Il s'occupe de plusieurs programmes courts : La Semaine idéale, La Shortlist et Presque célèbre, souvent tremplins pour des artistes qu'on reverra à un moment donné. "Souvent, j'arrive en balançant un extrait de clip, en présentant le groupe dans le Presque célèbre... Et quelques mois après, ils viennent en plateau pour un live, une interview. On crée une histoire avec les artistes, on les suit. Christine & The Queens en est le parfait exemple : j'avais écouté son premier EP après avoir découvert "Narcissus Is Back" sur internet. Je l'avais faite dans La Shortlist, à l'époque où c'était encore confidentiel. C'est cool de voir que trois ans plus tard elle devient la nana du moment, et qu'à l'anniversaire de Canal elle vienne en guest pour un duo avec Nile Rodgers"

 

"Mon meilleur souvenir ? Amy Winehouse, encore inconnue"

La spécialité maison : inviter un groupe pour sa première télé française, et le voir exploser. "Les groupes se souviennent souvent de ce premier passage devant la caméra. Et il faut toujours se souvenir qu'inviter c'est bien, mais il faut savoir recevoir, pour que l'artiste, souvent en day-off de leur promo pour cet enregistrement, passe un bon moment aussi", explique Stéphane Saunier à propos des jeunes groupes venant jouer pour L'Album de la semaine. Son meilleur souvenir, c'est Amy Winehouse, à une époque où elle était encore une découverte pour nous petits Français : "Je l'avais vue à Londres sur l'album Frank et je me suis pris une énorme claque. On l'a enregistrée le 29 janvier 2007, Back To Black est sorti deux mois après. Elle est ensuite revenue pour La Musicale, mais ce n'était malheureusement déjà plus la même personne". Le plateau du Grand Journal n'est pas en reste côté première apparition cathodique : London Grammar, repéré dans la Shortlist de Damien Cabrespines, ont ensuite offert leur première télé mondiale au LGJ, à l'instar de Lorde. Les petits jeunes, depuis, ont bien percé. 

Prescripteur, tremplin, booster de ventes... Comment ne pas parler de l'influence du Coming Next (en gros, le générique des différents programmes estampillés LGJ) ? C'est grâce à ces quelques secondes d'antenne, écoutées par un million de personnes chaque soir, que "Fantasy" de Breakbot est devenu un tube. Mais il n'y a pas que ça : "Il faut aussi avoir de la diversité. Si on fait que de la musique qui nous passionne vraiment, on va finir par tourner en rond", précise Damien Cabrespines. C'est sûr, le Grand Journal ne se prive pas non plus pour inviter des grosses stars comme Taylor Swift récemment, et pas forcément pour l'audience (ou en tout cas, pas uniquement : "Ça rentre beaucoup moins en ligne de compte que sur les autres chaînes. Ce qui est important pour nous, c'est ce qu'on propose aux abonnés, qu'ils en soient contents", reprend Stéphane Saunier). Mais "leur came", c'est la découverte, et l'événement. Explication : réunir, pour un trio inédit Lana Del Rey, Damon Albarn et Bobby Womack, ça tient en effet du spectaculaire. 

De quoi alimenter tous les anniversaires du monde : pour fêter les 30 ans de Canal, Stéphane Saunier a eu la tâche ardue de sélectionner 30 lives, un par an, "un vrai casse-tête". Une seule année (2000) a été particulièrement simple à mettre en place. Forcément, quand Dr Dre au top de sa forme s'accompagne sur "Forgot About Dre" d'un jeune Eminem, dont c'est la première télé française, on écoute, on regarde et on se tait. 

Canal, une exception ? Pour Stéphane Saunier, "tout dépend des gens qui sont à la tête des chaînes. Si vous avez un directeur qui veut qu'il y ait de la musique à la télé, il y en aura. Aujourd'hui, un artiste qui vend un million d'album, c'est très rare. Si vous faites un million d'audience sur une chaîne publique, c'est un désastre... Donc on le sait, la musique ne marche pas très bien en terme d'audimat, il faut juste savoir ce qu'on veut"

 

>>> Le coup de cœur de Stéphane Saunier

Forcément, toujours avides de découvertes musicales, on a demandé à Stéphane Saunier et Damien Cabrespines quels étaient leurs coups de cœur récents. 

"Circa Waves, j'essaye d'en faire un album de la semaine. C'est un trio anglais qui fait de la pop, mais ils ont un truc. Ca me rappelle la sortie du premier album de Muse, avec une sorte de fraîcheur, des supers morceaux et un bon chanteur, ça fait toute la différence."

>>> Le coup de coeur de Damien Cabrespines

"J'écoute en boucle « On The Regular » de Shamir depuis une semaine. Je l'ai mis dans la semaine idéale. Comme il vient en France prochainement, il y aura peut-être quelque chose à faire, d'autant qu'il est passé récemment en Coming Next. Sinon, Feu! Chatterton qui a gagné 30 places dans le top iTunes après la diffusion du Presque célèbre, Black Atlas ou encore Camp Claude."