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Pitchfork 2014 : l'essentiel du jour 3

Pitchfork 2014 : l'essentiel du jour 3

Treize shows, plus de treize heures de musique et plusieurs moments de grâce : le Pitchfork Music Festival Paris s'est terminé en beauté.

Le premier jour, l'euphorie de la découverte a été stimulée par de belles et grandes choses, on ne reviendra pas sur les prouesses de Notwist, Mogwai et James Blake. Le deuxième jour, on vous l'a déjà dit, c'était « bien joué les filles » : St. Vincent, Mø et Lauren Mayberry ont illuminé de leur présence scénique une journée davantage basée sur l'écoute que sur la danse. 48H pour accumuler l'énergie nécessaire à ce laps de temps hors des contingences matérielles de la vie quotidienne, où tout semblait si simple. C'est ça qu'on aime dans le fait de danser, ne l'oublions pas ! Caribou, placé comme le point de jonction entre les concerts de la soirée et les dernières heures totalement dancefloor, a parfaitement rempli son rôle : Dan Snaith a tranquillement tissé sa toile d'ambiances, de synthés doux-amers et de vocaux fantômatiques, avant de lâcher la pression en fin de concert, donnant tout à un public enfin en roue libre. Danny, des cours de maths comme ça, on en veut tous les lundis matins. Pour les culottés Jungle, les capucheux Four Tet et Jamie XX ou encore la diva parallèle Tune-Yards, c'est en dessous que ça se passe.

Le concert du jour : Jungle 

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(Crédit photo : Michela Cuccagna)

Les mystérieux T et J de Jungle n'étaient pas annoncés en tête d'affiche, malgré une performance remarquée au We Love Green Festival en juin dernier. Mais quelques connaisseurs attendaient pourtant accrochés aux barrières 20 bonnes minutes avant le début du concert : pas question de rater une miette de ces Anglais un peu timbrés et très funky. Ils sont champions pour faire danser n'importe qui, d'une mini-danseuse en jogging à des mecs en patins à roulettes en passant par... Les festivaliers du Pitchfork, pourtant pas toujours des pros du laisser-aller. Mais là, oui. Petit à petit, la foule devant la Green Stage se rempli, s'étend, déborde par tous les côtés : un "Platoon" et un incroyable "Son Of Gun" plus tard, et la grosse formation (sur scène, les deux Anglais s'accompagnent d'une armada de choristes et musiciens) fait un triomphe. Pas besoin de grands effets spéciaux ou de scénographie complexe pour servi un excellent moment de funk, de swing et d'ondulations de bassin, cinq lettres inscrites en néon derrière les artistes suffisent : J U N G L E, à retenir, à revoir. 

Rencontre avec la Blogothèque 

Mettre le Pitchfork Music Festival en boîte, voilà leur mission. Et ça nécessite un peu d'énergie et de moyens : des dizaines de caméras, autant de cadreurs, des réalisateurs, des ingés-son qui repatouillent ce qui se passe sur scène en live pour que le son soit adapté à une écoute domestique... Bref, le gang de la Blogothèque, qui co-produit toutes les vidéos du festival avec Cuturebox (France Télévisions), fait les choses bien, la créativité en sus. On a parlé « tuyauterie » avec Anousonne Savanchomkeo, directeur de production.

Entre l’œil de la caméra et le spectateur qui streame les concerts de Caribou ou de Tune-Yards, il se passe quoi ?

Un paquet de choses. Les flux vidéo arrivent dans un mélangeur, que le réalisateur va pouvoir gérer pour faire basculer le stream d'un plan à l'autre en fonction de ce qu'il reçoit des cadreurs. Bref, il réalise réellement sa vidéo en live. Sur ce mélangeur, on peut appliquer ce qu'on appelle une « LUT » : un traitement d'image particulier, avec une colorimétrie et un grain, pour « unifier » ce qu'on regarde, et donner à l'image une esthétique, une « gueule » particulière. Niveau son, nous opérons une table de mixage pour chaque scène sur laquelle on refait notre propre mix, pour qu'il soit adapté à un visionnage vidéo.

Tout se passe en flux, donc ?

On enregistre tout également. L'utilité, c'est de pouvoir garder tous les rushes, qui représentent une quantité de données hallucinante à la fin du festival, afin de pouvoir refaire des edits plus tard, et mettre en ligne des vidéos encore plus finalisées, « rustinées » pour le replay les jours suivants le festival. Le flux « lutté » est enregistré, mais tout le reste est gardé tel quel, pour qu'on puisse retravailler un matériel vidéo vierge de tout traitement.

Et toi, ton job dans tout ça ?

Je fais en sorte de gérer le positionnement des cadreurs, de négocier le placement des caméras avec chaque manager de chaque groupe filmé, bref, je fais un travail de régie. C'est de la production, beaucoup de temps à vérifier les choses au talkie-walkie... C'est assez stressant. Et on n'a pas fini : après la fin du dernier concert à l'aube du dimanche matin, il faut faire les backups, gérer le démontage... Ma prochaine nuit dans un lit, c'est dimanche soir.

Tune-Yards : Merrill Girbus marque l'essai 

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(Crédit photo : Michela Cuccagna)

Ça fait maintenant quelques années que Merrill Garbus pique notre curiosité avec sa pop déconstruite et tribale de Tune-Yards. On l’attendait fofolle, déjantée, sur scène comme dans ses clips. Merrill Garbus n’a pas besoin de ça. Avec Nikki Nack, son troisième album, la charismatique Américaine impose sa marque : fièrement postée derrière ses percus, presque stoïque, Merrill Garbus mène le show, puissante et hypnotique. Une entrée en scène magistrale dans sa robe en vinyle rouge et or sur « Real Thing », un détour par son ancien album avec « Bizness », Merrill Garbus finit de nous convaincre avec « Water Foutain » que malgré son univers colorée et enfantin, Tune-Yards n’est pas là pour jouer.

Le festivalier du jour : Craig

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(Crédit photo : Michela Cuccagna)

Craig nous vient de Glasgow et il est ravi de voir sa scène si bien représentée sur les planches du Pitchfork Paris, entre Mogwaï, Chvrches et Belle & Sebastian. Hier soir c’était quand même l'ultra-groovy show de Jungle qui restait dans tous les esprits, en attendant l’Anglais Jamie xx.

Trois questions à Chris Kaskie, le président de Pitchfork Media

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(Crédit photo : Michela Cuccagna)

Deux festivals, plus d'un million de visiteurs uniques par mois sur le site, un accélérateur de carrière pour les artistes indé... Avant de devenir le Pitchfork qu'on connaît, le site de critiques et news musicales n'était qu'un blog d'étudiant, alimenté deux fois par mois par l'Américain Ryan Schreiber dans les années 90. Chris Kaskie intervient peu de temps après ça, collaborant avec Ryan pour développer le fanzine pour en faire un des médias musicaux les plus influents du monde (on résume). On a croisé le président de Pitchfork dans une contre-allée du festival, casquette vissée sur le crâne et grand sourire. 

Green Room Session : Pourquoi avoir monté la version européenne du Pitchfork Music Festival (se tenant à Chicago depuis 2005) ici, à Paris ? 

Chris Kaskie : C'est une ville que tout le monde adore à Pitchfork, un juste milieu entre New York et Chicago. Le public est intéressé, ouvert et représente une grosse audience sur le site : on partage le même état d'esprit. Et puis, le partenariat avec Super! (les organisateurs du festival) a beaucoup aidé, nous étions amis avant même de commencer à bosser ensemble. 

Que penses-tu de cette quatrième édition ? 

C'est la meilleure, sans aucun doute. Chaque année, on essaye de corriger les erreurs du festival précédent, mais cette année je crois qu'on a vraiment réussi, aussi bien au niveau programmation que logistique. Tout a été plus fluide, pas comme l'année dernière qui était un gros challenge à mettre en place, vu que le festival commençait à devenir grand. Aujourd'hui, j'ai l'impression qu'on a construit plus qu'un événement : on a expérimenté au niveau du line-up, on s'est vraiment intégré à Paris et même en Europe vu le nombre de spectateurs venus spécialement d'Allemagne, d'Angleterre ou d'Espagne... On a toujours voulu être petits mais spéciaux, et je pense qu'on y arrive. 

Ton coup de coeur musical ? 

The War On Drugs déjà. Je n'étais pas sûr que le public français réagisse bien tant leur musique est très américaine. Mais c'était la folie ! Et je vais aller voir Caribou, j'ai adoré le dernier album (Our Love). Je l'ai vu en concert il y a huit ou neuf ans, mais pas depuis : j'ai super hâte. 

Four Tet vs Jamie xx : duel sur le dancefloor

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(Crédit photo : Michela Cuccagna)

Sur la Green Stage, notre premier concurrent est aussi le plus chevelu des deux. Four Tet attaque direct, en chef cuistot avisé qui souhaite saisir sa cuisson et capter l'attention d'un public encore estourbi par le final monstrueux de Caribou. Le tube « Sing » est balancé en pâture au bout de 5 minutes, ça tourne à 135 BPM, bref, Keran gère ses deux Macs comme il dompte deux jaguars. Avec toute la déviance, la poésie et le mysticisme qui lui est propre, mais est-il nécessaire de le préciser ?

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(Crédit photo : Michela Cuccagna)

Sur la Pink Stage, Jamie calme le jeu avec une longue intro. Il a clairement l'intention de construire quelque chose de progressif, son prédécesseur, qui n'avait qu'une heure de live pour s'exprimer, ayant choisi une stratégie différente. Son DJ set est sombre, assez mental, ose les breaks et les syncopes, bref, mieux vaut avoir un hoodie noir à dispo pour se sentir dans l'ambiance.

Vainqueur : Four Tet pour le côté foufou, Jamie XX pour l'ambiance « néo goth ». Pas de jaloux.

On vous a dit que Caribou c'était génial ? 

 

LES BALLONS @caribouband #pitchforkparis

Une vidéo publiée par @mathiasriquier le

 

On les a attendus, ces ballons. Planqués derrière leur rideau de polichinelle, annonciateurs de la tempête de plaisir à venir, il n'y avait plus qu'à deviner le timing de leur entrée en scène. Ce sera pour "Can't Do Without You" de Caribou, et vu les visages béats du public 10 minutes après le moment fatidique, on peut annoncer un retour en enfance réussi pour la plupart du public. Magistral.

(Crédit photo de couverture : Michela Cuccagna)