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Pigeon John compte bien changer notre vision du hip-hop (et il y arrive)

Pigeon John compte bien changer notre vision du hip-hop (et il y arrive)

Le rappeur Pigeon John a sorti son sixième album le 23 septembre et sera à la Boule Noire le 15 octobre. On l'a rencontré autour de deux cafés (pour lui) et d'un dictaphone à cassette (pour nous). 

Jeudi 2 octobre, 17h45. Dans les locaux du label Discograph, on attend longuement Pigeon John, revenant des balances pour son concert du soir même au Silencio. On le traque sur Uber : non, le rappeur (et maintenant producteur) californien ne se la joue pas diva, il est simplement coincé dans les bouchons. Il arrive enfin, grand sourire, hug la team du label. Deux cafés sucrés plus tard, il ajuste ses lunettes noires à grosses montures et s'émerveille de l'enregistreur à cassette posé sur la table. John Kenneth Duncan, alias Pigeon John, tiens plus du hipster que du rappeur gangsta. Ce hip-hop de dur, il l'a pourtant souvent revendiqué en interview. Drôle de décalage. Dans All The Roads, son tout dernier album sorti le 23 septembre dernier, il faut attendre la troisième piste -- un duo avec 20syl -- pour entendre un couplet rappé. Avant, beaucoup de chant, autant d'incartades pop tout à fait assumées : "Je voulais simplement faire quelque chose de nouveau. En vieillissant, j'ai eu envie d'être totalement moi-même sur mes albums, et même musicalement, avec une approche plus calme. Je suis moins direct, type beats et rap. J'ai pris un peu plus de recul, et l'album s'en retrouve plus puissant sans cette dureté".

Le virage ne date pas d'hier. Déjà en 2010, l'album Dragon Slayer accueillait du chant et un petit côté pop. Il cassait en outre la série de quatre albums drôlement nommés Pigeon John Is Clueless, Pigeon John Is Dating Your Sister, Pigeon John Sings The Blues! et Pigeon John And The Summertime Party. Mais pour lui, "c'est toujours du hip-hop. Dans mon imagination, le rock&roll des 50's était fait par des gamins qui rêvaient de Cadillacs, de filles et de danse. Je pense que c'est la même chose que le hip-hop présentement. Si Chuck Berry avait 25 ans et voulait faire de la musique aujourd'hui, il ferait du hip-hop. C'est du rock&roll. Chanter ou rapper, c'est la même chose. De La Soul, Run DMC, Django Brothers qui furent les deux à injecter de la house dans du hip-hop... C'est avec ça que je suis rentré dans ce style, cette attitude et cette absence de code. Je n'ai pas suivi de règle pour All The Roads."

Cet affranchissement, Pigeon John le porte en lui depuis qu'il a fait ses armes au Good Life Café à Los Angeles, un lieu atypique et fondateur du hip-hop west coast, magasin bio le jour, et ring de rappeur le soir. Là-bas, une seule règle : innover. Et peu importe si ces fameux codes du hip-hop s'en trouvaient un peu chamboulés. "C'était une époque très éclectique. Ils voulaient absolument que tu ne sonnes pas comme quelqu'un d'autre. Si oui, ils te fichaient dehors, même si tu étais bon ! C'était au moment où les rappeurs east coast apparaissaient un peu comme des grands frères, et nous voulions avoir notre part du gâteau en le faisant à notre sauce : intégrer du jazz, du pop-rock, d'autres trucs un peu fous... J'y ai beaucoup appris", explique-t-il à grands renforts de gestes pour décrire cette petite scène des années 90 qui a même eu le droit à son documentaire, This Is The Life.

Pourtant, il reste un rappeur, conscient qu'il n'est pas forcément "un grand chanteur" mais plus un MC. "Quand les Beastie Boys, une de mes influences, ont sorti leur premier album Licensed To Ill, c'était du rap assez direct. Sur Paul's Boutique, ils ont surpris tout le monde avec de très très bons samples rock (The Beatles, Johnny Cash, Alice Cooper, Eagles, Jimi Hendrix, Paul McCartney, Pink Floyd ou les Ramones, ndlr.) et sur Check Your Head, ils ont sorti des instruments et ont commencé à chanter... J'ai adoré que mon groupe favori fasse ça, j'essaye de faire pareil", ajoute-il. A commencer par "All The Roads", le premier morceau de l'album.

Pourquoi avoir choisi ce morceau sans rap pour nommer l'album ? "J'ai beaucoup voyagé après Dragon Slayer, et me suis posé beaucoup de questions sur les relations. J'ai un peu perdu pied, et j'ai grandi. J'ai compris que tous les chemins ne menaient pas à Rome mais à toi-même. Si tu essayes de fuir quelque chose, il ne partira jamais. Ce n'est pas triste, c'est juste que c'est simple de s'arrêter de courir, de se retourner et d'accepter le problème en face à face. Je me suis rendu compte, notamment en matière de relations, que j'ai souvent fui des choses très bien." Il fait une pause d'une micro-seconde, se racle la gorge, et continue son petit bonhomme de chemin, justement, expliquant que, comme sur la route, il souhaitait qu'il y ait beaucoup de rencontres dans cet album (20syl, Kellylee Evans...). Mais il y a bien quelque chose derrière cette pause un peu gênée : déjà en 2010, sur Dragon Slayer, Pigeon John évoquait cette idée de récupérer quelqu'un qu'il avait fui à tort. "C'est littéralement à propos de moi en face de ma femme. Sur la route, il y a ces jolies lumières, comme si on était un gamin dans un magasin de bonbons. Et je me suis rendu compte que je cherchais quelque chose que j'avais déjà. C'est ce que raconte Kellylee sur le morceau. "All The Roads" est la conclusion de cette histoire, j'ai appris ma leçon et c'est le paradis sur Terre !", raconte-il sincèrement avant de vite embrayer sur des sujets un peu moins personnels.

En même temps, il a pas mal de choses à dire sur ce bon album qu'est All The Roads, à commencer par son featuring avec 20syl ("Boomerang"), et un remix signé C2C -- si Pigeon John ne connaît pas bien Paris, il adore le Mama Shelter et les producteurs frenchies -- mais aussi toute la partie production : cassant le schéma producteur de beats associé à un rappeur, Pigeon John s'est personnellement impliqué dans la composition de l'album, aux côtés d'Hervé Salters (General Elektriks, Burning House...). En résulte un album aussi funky que rock ("What Are We Gonna Do" a un côté presque The Horrors époque "She Is The New Thing"), aussi hip-hop qu'électro ("Summertime"). L'électro n'est pourtant pas son genre de prédilection, mais il avoue beaucoup aimer Metronomy avec ses petites touches disco... Et Justice -- cocorico, encore.

Quant à la relève du hip-hop, incarnée par A$AP Mob ou Joey Bada$$, Pigeon John la voit d'un très bon oeil : "je suis ravi que des jeunes s'éloignent du hip-hop trop commercial. Il reprennent des codes old-school et assument leur influences sans être des copy-cats". Mais son dernier coup de cœur s'appelle Francis And The Lights et... Est purement pop. Influences, constructions de l'album, goûts actuels... En deux cafés, Pigeon John pourrait écrire un guide à usage des jeunes musiciens : comment grandir et s'affranchir de toutes ses barrières, quitte à agacer les puristes, pour sortir un excellent disque. Le voilà :