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 Le Japon va-t-il sauver l'industrie du disque ?

Le Japon va-t-il sauver l'industrie du disque ?

Ventes supérieures, éditions introuvables ailleurs (on l'a vu avec l'album Human After All remixé de Daft Punk, longtemps une gemme à acheter à l'import)... Personne ne s'en rend vraiment compte, mais le Japon à lui seul donne encore quelques couleurs aux chiffres de ventes de CDs.

3,9% : c'est la baisse du chiffre d'affaires de l'industrie de la musique accusée en 2013, malgré une plutôt bonne santé des plateformes de téléchargement et de streaming (mais ça, on vous en a déjà parlé). Ce n'est pas grosse joie chez les disquaires, et le grand retour du vinyle est loin d'être suffisant pour pallier le problème ; d'ailleurs, on devrait parler de "sursaut" plutôt que de "retour", les belles galettes ont beau être appréciées des mixeurs et hipsters, ce n'est pas ça qui va faire bouillir la marmite (malgré Urban Outfitters qui se gargarise). Mais un archipel résiste encore et toujours à l'envahisseur digital (légal ou non) : le Japon. 

Quand on dit Japon -- et pardonnez tous ces clichés --, on pense train à super grande vitesse, jeux vidéos et technologie de pointe (et à Hello Kitty, aussi), pas à des jeunes gens accrochés à un format vu parfois comme obsolète. Difficile de croire donc que 85 % des achats musicaux nippons sont des CDs physiques, contre un petit 20 % chez nos amis suédois, précurseur en matière de streaming et de téléchargement légal, selon le rapport annuel de l'IFPI (Fédération internationale de l'industrie phonographique). La chaîne de disquaire Tower Records, qui a fermé ses 89 magasins américain en 2006, est d'ailleurs en plein boom là-bas avec 85 antennes et quelques 500 millions de dollars de chiffre d'affaires à l'année. Une question : pourquoi ? 

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Déjà parce que les majors japonaises traînent des pieds sur le streaming : voilà déjà 2 ans que Spotify est refoulé à la frontière et galère avec la paperasse, alors que le géant est déjà présent sur 38 marchés. Le principal site de streaming disponible là-bas s'appelle Sony's Music Unlimited... Sauf qu'il leur manque pas mal de hits de maisons de disques japonaises, les mêmes qui refusent l'arrivée de Spotify. En France, un catalogue uniquement international n'aurait pas posé d'énormes problèmes. Mais au Japon, la musique locale -- dont la fameuse J-Pop, exemple ci-dessous -- prend une place énorme sur le marché. C'est simple, en 2013, 100% du top 10 des ventes était du pur jus jap'. En comparaison, on atteint le 80 % en France (ce qui est déjà beaucoup, mais qui compte l'album annuel des Enfoirés qui réalise toujours de très bonnes ventes, résultats louables mais pas forcément représentatifs des goûts musicaux nationaux). 

Pas trop le choix donc. Mais alors, pourquoi pas plus de piratage ? Déjà parce que c'est vilain (et puni de 20 000 euros d'amende et deux ans de prison au Japon). Aussi, culturellement, le Compact Disc est encore quelque chose d'apprécié... Pour ses goodies notamment. Ça a même un nom : le Jake-gai, "l'achat jaquette", qui implique que l'acte d'achat passe beaucoup par le toucher de l'objet et l'aspect extérieur du produit. Les CDs ne sont pas moins chers au Japon -- au contraire. Les Tokyoïtes, niveau prix, ont beaucoup plus intérêt à acheter un CD importé : les coûts de fabrication locaux salent considérablement l'addition (impossible de trouver un disque -- hors occasions -- à moins de 20 dollars, le prix étant plafonné). Histoire d'attirer le chaland, les disquaires (comme Tower Records) et les maisons de disques mettent donc le paquet, à grands-coups de bonus-tracks, de cadeaux et d'albums introuvables ailleurs. 

En électro notamment, certains albums ne sortent que là-bas, comme le disque de remixes de Human After All des Daft Punk -- aujourd'hui disponible en France, enfin. De quoi rendre fous les collectionneurs dans l'âme... Ici comme là-bas : comme l'explique Yuria, une étudiante japonaise de 18 ans, au New York Times, elle achète les CDs aussi (et surtout ?) pour les petits cadeaux et les éditions limitées. Le girls-band AKB48 (photo en haut de cet article) l'a bien compris. Un peu à la Willy Wonka, des tickets pour assister à leurs concerts ont été glissés dans leurs albums pour inciter les fans à les acheter par paquets. Et ça marche : l'album des AKB48 a dépassé le million de ventes cet année, comme une reprise japonaise de "Let It Go" extraite de Frozen (la BO de Disney, pas le délire new-wave de Madonna).

Le marché japonais, malgré une baisse impressionnante l'année dernière (-16,7%, une chute responsable presque entièrement des 3,9% de baisse mondiale), est le plus robuste du monde côté ventes physiques ; en même temps, il n'y a pas grande concurrence, mise à part l'Allemagne toujours assez attachée à ses Compact Disc. Ce qui fait dire à l'analyste Alice Enders que "si le Japon éternue et l'Allemagne attrape un rhume, ça y est -- on est foutu"