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Comment les DJs ont dépassé les rock stars

Comment les DJs ont dépassé les rock stars

Le classement des DJs les plus riches du monde nous l'a confirmé : les plus gros DJ se battent à coup de millions (et ne sont pas forcément les meilleurs). Comment en est-on arrivé là ? Chronologie d'une starification du métier de DJ. 

1950 – 1970 : Des DJ qui jouent en dehors des pistes de danse

Au commencement, il y avait Lucien Leibovitz. Et sûrement quelques autres, restés anonymes, comme leur métier de DJ les y prédestinait. C'était en 1956, et Lucien était embauché comme « opérateur » au Whisky à Gogo, premier night-club français à utiliser des disques plutôt qu'un orchestre, raconte le journaliste Jean-Yves Leloup dans le magazine Tsugi.

Aussi loin qu'on puisse remonter, il est le premier DJ. Avant, et même après lui, ceux qui s'occupent de passer les disques sont les barmen ou des DJs qui passent les disques les uns après les autres et sont aussi souvent occupés à autre chose. Lucien, lui, travaille avec un « inverseur » ou un « cross fadeur », qui lui permet de passer d'une piste à une autre sur deux platines. Pourtant, raconte son fils à Jean-Yves Leloup, même lui n'avait « pas de statut », malgré sa blouse blanche et l'inscription « opérateur » surlignée d'un éclair brodée sur la poitrine. « Ma mère me disait de ne pas trop en parler, parce que ce n'était pas un métier très noble, se rappelle son fils, Frédéric Leibovitz. C'est quand même une époque où le monde de la nuit était douteux. »

lucien-leibovitz

Pour son livre DJ made in France, Raphaël Richard a lui aussi remonté la piste des tous premiers DJs. Difficile tâche, convient-il : « Ils n'étaient pas visibles, pas connus, il y avait quasiment aucun nom. A part Régine. C'est elle qui passait ses disques dans ses discothèques et c'est la première personne un peu connue. Mais elle passait les disques en même temps qu'elle parlait aux gens, qu'elle gérait l'organisation... ». Les DJ de l'époque ne jouaient même pas sur la piste de danse, raconte Raphaël Richard : « Ils étaient dans une autre pièce, avec seulement une petite fenêtre qui donnait sur le dancefloor ». Ils n'avaient pas leur propres disques – qui étaient le plus souvent choisis par les discothèques qui les employaient – et étaient d'ailleurs appelés disquaires, précise l'auteur.

« Les premiers DJs qui se sont fait un nom ne jouaient pas en discothèques, ils viennent plutôt de la radio. Ils ont commencé dans les années 40 aux Etats-Unis puis sont arrivés dans les années 60 en France. Ce sont les premiers à parler sur les titres, à animer un peu, à avoir plus de choix de sur la musique. Ce sont les premiers DJ à avoir une personnalité, à être un peu connu». En France, c'est Hubert sur Europe 1 et l'américain Emperor Rosko, engagé par RTL après être passé par la célèbre station pirate Radio Caroline, qui mèneront la cordée.

1970 : le tournant du disco 

Ce sont les années 70, et l'avènement du disco, qui viendront bouleverser le statut du DJ. Avec les gros clubs de l'époque – Paradise Garage, The Loft et Studio 54 à New York, Warehouse à Chicago, entre autres – arrivent les résidents reconnus : Larry Levans, Frankie Knuckles...

En Fance, c'est Gui Cuevas --  « apôtre de la musique disco en France », selon Wikipédia -- qui incarne la naissance des figures du deejaying. « Ces DJ sont vraiment les DJ modernes, explique Raphaël. Ils sont au centre de la scène, ils mixent de manière originale, leur nom est connu. Le DJ devient une vraie personnalité qui fait partie de la fête, un élément important de la discothèque. »

Pourtant, si DJ devient peu à peu un statut, on est encore loin de la star mania d'aujourd'hui : « les cachets sont restés très faibles jusqu'aux années 90. Les DJs étaient employés par une discothèque pour jouer quatre soirs par semaine, c'était un emploi comme un autre. »

1980 : retour à l'underground

Après un détour sous la lumière grâce à la folie des années disco, les DJs retournent sur la face cachée de la nuit. C'est l'époque du début de la musique électronique et des raves et après la dérive commerciale du disco, on cherche désormais l'underground. « Il y a déjà des soirées avec Laurent Garnier, Jerôme Pacman, Erik Rug et autres précurseurs, nuance Raphaël Richard, mais ils sont encore inconnus et ils vont le rester encore très longtemps ». Si la plupart des DJs de l'époque n'arrivent pas à vivre de leur métier, la fin des années 80 marquera tout de même une évolution importante dans la pratique du deejaying : « C'est la période où les premiers DJs commencent à être itinérants. »

mid' 90 : "l'aristocratie de la dance music"

C'est ainsi qu'on arrive au grand tournant de la starification du métier de DJ : La French Touch. « D'un coup, tout un tas d'artistes émergent », raconte Raphaël. Ils ne sont pas nécessairement DJ, mais le deviennent, sous l'influence des clubs qui s'arrachent leurs prestations.

Au Royaume-Uni, c'est la même tendance qui s'amorce, comme le raconte Dom Philipps dans son livre Superstars DJ Here we Go !. Outre-manche, les nouvelles stars s'appellent Sascha, Judge Jules, Paul Oakenfold (« Un brillant DJ mais aussi un impitoyable carriériste », selon l'auteur) ou encore Fatboy Slim, qui vendra plus d'un million de copies de son album You've Come A Long Way, Baby (1996).Les DJ sets atteignent des sommets en terme de cachet (plusieurs dizaines de milliers d'euros pour un set de quelques heures) et apparaît alors ce que Dom Phillips appelle « l'aristocratie de la dance music » : les agents, les promoteurs et autre staff d'un artiste qui vit désormais une vie de rock star : jet privé, hôtel de luxe, cachets mirobolants...

Pour Raphaël, plusieurs éléments explique l'impact de la French Touch sur la pratique du métier : d'abords, la musique s'adresse davantage au grand public. Ensuite, les artistes sont aussi désormais – pour la plupart – producteurs et se font un nom en tant qu'artiste. « Il y a une abolition de la frontière artiste/DJ. Ils ne sont plus mis dans la case DJ, ils sont des artistes à part entière. Il y a toujours eu des stars mondiales, désormais les DJ y ont aussi accès ». Enfin, un changement dans la société même : « Antoine Clamaran me disait qu'avant, à la fin de ses sets, il signait des autographes. Aujourd'hui, les gens veulent se prendre en photo avec lui pour le mettre sur Facebook ».

2000 : la gueule de bois

Si les DJ sont bien partis pour être les nouvelles rock stars, tout ne sera pas si simple. Dans son livre, Dom Phillips consacre un chapitre, « Millennium Meltdown », à l'explosion de la bulle des DJ superstars anglais. Il situe le moment critique au réveillon 1999, pour le passage du millénaire. Dans tout le pays, une douzaine de giga-évènements sont organisés avec les plus grands DJs. Certains tickets d'entrée se vendent à plus de 120 euros... Le moment qui aurait dû être la consécration des DJs stars sera un cuisant échec, la plupart d'entre eux jouant devant un dancefloor à moitié vide. (Les DJ empocheront tout de même jusqu'à 176 000 euros pour leurs prestations...) Pour Dom Philipps, c'est la cupidité des principaux acteurs qui est en cause. Pour d'autres, c'est plutôt un ras-le-bol du public...

 Raphaël confirme: « il y a eu une espèce de gueule de bois ». Certains DJs le lui confient, après avoir tourné partout dans le monde, certains artistes lassent. « C'est un style musical qui avait vécu sa vie. La mode est un peu retombée ».

Aujourd'hui : bigger, stronger, faster

Les DJs stars n'avaient pourtant pas dit leur dernier mot. Sitôt le souffle de la French Touch retombé, ce sont de nouvelles figures qui prennent le relais. David Guetta prend son envol au début des années 2000 avec son premier album Just A Little More Love et le tube "Love Don't Let Me Go". La nouvelle vague Ed Banger fait des émules. La techno minimale plutôt underground aura ses figures stars. Et puis, surtout, l'EDM débarque des Etats-Unis avec ses chefs de foule : Skrillex, Steve Aoki,  Afrojack. Tous ou presque sont désormais en bonne place dans la liste des DJs les plus riches du monde. « Avec l'EDM, c'est un nouveau cap qui est franchi. Parce que c'est les américains : c'est des clubs plus grands, plus de monde, plus d'argent, plus de stars... » 

Si Aujourd'hui certains DJs gagnent des dizaines de milliers d'euros pour une heure de set, la starification de la profession est à nuancer, rappelle tout de même Raphaël :« la classe moyenne des DJs n'existe plus vraiment. Il y a des très grosses stars qui gagnent beaucoup d'argent et des DJs qui ont du mal à joindre les deux bouts et qui donc multiplient les casquettes. Le côté DJ star touche un nombre limité de DJs mais ne bénéficie pas du tout à la masse de DJ professionnels. »