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La fête techno est-elle en danger ?

La fête techno est-elle en danger ?

Le 07 août 2014, Technopol manifeste son inquiétude : « Comment développer et pérenniser des projets culturels quand mairies et préfectures peuvent mettre à terre des organisateurs dans des délais allant au-delà du raisonnable en invoquant des raisons plus ou moins discutables ? » Et pour cause, c'est deux festivals qui ont été annulés cet été, et d'autres voient leur avenir menacé. La fête techno, éternelle cible des autorités ?

Les années 80 – 90

Fin des années 80, la house déferle en Angleterre. Steve 'Silk' Hurley décroche le top des charts en 1987 avec son titre "Jack Your Body". Une génération de jeunes amoureux de beats envahit les lieux alternatifs du Royaume-Uni pour venir s'unir autour de cette musique d'un genre nouveau. Les premières rave-parties illégales s'organisent dans des hangars abandonnés et en extérieur, à Londres comme dans le reste du pays — à Manchester ou encore à Liverpool, entre autres. Une situation qui n'est pas sans déplaire au gouvernement anglais, à la tête duquel siège Margaret Thatcher jusqu'en 1990, puis John Major jusqu'en 1997. La génération rave devient rapidement la nouvelle figure de proue de la contre-culture, un phénomène que s'empressent de saisir les tabloïds anglais, tout comme l'avaient été avant eux les punks ou les hippies.

acid-house The Sun 1988

La lutte du gouvernement britannique contre les sous-cultures semble traverser les âges, dont l'exemple célèbre est l'arrêt brutal du Stonehenge Free Festival en 1985. Rassemblement hippie par excellence, le Stonehenge prend fin en 1985 lorsque la police britannique reçoit l'ordre d'empêcher la tenue de ce free festival — les fameux rassemblements illégaux. Bien qu'accusés de consommation de drogues, de destruction des lieux et de se baigner nus dans les rivières, les travellers ne sont pas ennuyés avant 85, date d'interdiction. Beaucoup de festivaliers qui n'étaient pas au courant se sont tout de même présentés (et oui, internet et les portables n'existaient pas encore), résultant en des altercations très violentes avec la police.

Des altercations qui deviennent bientôt le quotidien des ravers du début des années 90. Un nombre grandissant de soirées sont interrompues par la police qui débarque sans prévenir, masquée et avec leurs badges retirés ou cachés, et n'hésite pas à tout casser, matériel comme participants. Les politiques voient d'un mauvais œil le développement des soirées house qu'ils ne peuvent pas contrôler, pas taxer, et qu'ils craignent voir devenir les points de départ d'une révolte du peuple. Le gouvernement cherche à tout prix à y mettre fin. Les Spiral Tribe, collectif emblématique de la techno anglaise, voit nombre de leurs soirées brusquement coupées, et se font régulièrement violenter par la police.

Les artistes répondent

En 1989, la police crée la "Pay Party Unit", une division chargée de chasser les fêtes illégales, par tous les moyens possibles : écoutes téléphoniques, surveillance en hélicoptère, etc., créant une base de données de presque 5.000 noms et plus de 700 véhicules. La même année, le parlementaire Graham Bright propose au parlement le "Entertainments (Increased Penalties) Bill". En janvier 1990, le mouvement rave s'unit pour la marche "Freedom to Party", rassemblant 8.000 personnes sur Trafalgar Square. La musique amplifiée y est interdite, et le gouvernement restera sourd à l'appel du mouvement : six mois plus tard la loi sera votée, et les condamnations pour organisation d'une soirée illégale passent de 2.000 à 20.000 £, ajoutant la possibilité de six mois d'emprisonnement.

Alors que la police continue de chasser les ravers, le gouvernement revient à l'attaque en 1994, avec le célèbre "Criminal Justice and Public Order Act" de 1994 (loi - première version), connu pour être directement destiné à interdire les rassemblements techno : la loi donne l'autorisation à la police d'intervenir pour stopper un rassemblement de plus de 100 personnes en plein air écoutant « de la musique caractérisée par des sons complètement ou majoritairement composés de beats répétitifs ». Une loi qui autorise également la police à arrêter deux personnes ou plus paraissant préparer ou se rendre à une rave. Les autorités sont également autorisées à confisquer le matériel d'une free. En 2003, le nombre de personnes rassemblées est baissé à 20 (loi - version actuelle).

Au début des années 90, les Spiral Tribe choisissent de clamer leur refus des interdictions à répétition avec des refrains tels que celui de Forward the Revolution (« You can stop the party but you can't stop the future »). La tribu se retrouve d'ailleurs plusieurs fois devant la justice, notamment suite à l'arrêt du Avon Free Festival ou encore de Castlemorton, en 1992. Leur matériel est confisqué et eux partent en garde à vue. Le procès aura lieu en 1994 pour trouble à l'ordre public. D'autres comme Autechre vont plus loin. Le groupe sort en 1994 un EP qui dénonce Criminal Act. Sur la pochette de Anti se trouve un autocollant portant ce message  : « Attention, 'Lost' et 'Djarum' contiennent des beats répétitifs. Nous vous conseillons de ne pas les jouer si le Criminal Justice Bill est en vigueur. 'Flutter' a été programmé de façon à ne contenir aucun beat identique, et peut donc être joué si la loi en question est en vigueur. Nous conseillons au DJs d'avoir un avocat et un musicologue présents avec eux pour confirmer ce caractère non répétitif en cas de contrôle policier ». Les profits de l'EP seront versés à un groupe de pression anglais luttant pour les droits civils.

Autechre Anti EP

 

Du milieu des années 90 aux années 2000

Au milieu des années 90, les Spiral Tribe fuient l'Angleterre devenue trop répressive pour rejoindre le continent. En France, ils participent aux premières grandes free parties et teknivals, permettant la popularisation d'un genre et d'un mode de vie chez nous autres Français. Que ce soit à Beauvais ou à Fontainebleau, voire en off des gros festivals comme Bourges ou les Transmusicales, la famille des Spiral Tribe grandit d'années en années en France comme en Europe, rassemblant parfois plus de 100.000 personnes dans ces rassemblement free. À l'image de son consort d'outre-Manche, le gouvernement français voit d'un mauvais œil le développement de ces fêtes qu'ils ne contrôlent pas, et la répression de ces soirées atteint son pic au début des années 2000, avec la loi du 15 novembre 2001 sur la sécurité quotidienne — en particulier avec « l'amendement Mariani » (du nom du député du même nom) autorisant la saisie de l'équipement en free parties. Niant le caractère culturel de ces rassemblements (les organisateurs des free et des raves doivent d'ailleurs négocier avec le ministère de l'Intérieur, non celui de la Culture), la loi interdit le rassemblement de plus de 250 personnes sans autorisation exceptionnelle du préfet et du ministère de l'Intérieur. Ce qui voudra aux rave parties et teknivals autorisés par le gouvernement le sobriquet de « Sarkoval ».

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La musique techno trouve alors un terrain de prédilection dans les soirées autorisées par l'État, et tout particulièrement dans les festivals, devenant moins free que leurs aînés, mais permettant aux amoureux de musique de venir profiter de leurs DJs préférés sans risque de problèmes avec la justice. 

Les festivals, derniers bastions de la musique techno ?

Technopol, association d'aide à la promotion de la musique électronique, défendait déjà en 2002 la non-stigmatisation du milieu techno, suite au fameux décret Mariani. Elle pointe aussi du doigt le caractère liberticide du décret, menaçant tout simplement les rassemblements musicaux. Le recours en justice contre ce décret sera refusé en 2004. En 1996 déjà, l'association avait défendu en justice l'annulation de la rave Polaris ainsi qu'une autre à Lyon. En 2001, l'interdiction d'une soirée techno à Châtillon-sur-Chalaronne, entre autres actions en justice de l'association. 

amnezik

Aujourd'hui en 2014, l'association fait entendre sa voix une nouvelle fois. Alors que l'on pourrait croire que les festivals remplissent tous les critères légaux, pourtant d'une complexité indiscutable, certains sont interdits par les autorités publiques. C'est le cas de deux festivals qui devaient avoir lieu en ce début de mois d'août : l'Amne'Zik Open Air de Luc-en-Provence et le Tidal Wave Festival de Néoules. Le premier a souffert d'une lutte du maire de la ville contre la tenue du festival, invoquant des problèmes de nuisances sonores et de santé publique. Ce dernier a réussi a faire annuler le festival deux semaines avant sa tenue, une interdiction désastreuse pour l'organisation, qui, comme le souligne Technopol «(a) dû annuler la programmation de 40 artistes et subi une perte sèche de 150 000 euros ». Une décision peu compréhensible pour le festival, qui déplorait sur Facebook des « tentatives infructueuses pour joindre monsieur le maire ». Le Tidal Wave Festival a lui aussi connu le même sort, mais à trois jours de l'ouverture, suite à un rapport de gendarmerie alertant des risques de nuisance sonores et de problèmes de santé publique.

Technopol inquiète pour le futur

« Alors que cette 16ème Techno Parade veut célébrer la liberté, la diversité et la rythmicité, que les musiques électroniques ont apporté au paysage musical français et international, l'association fait part de son inquiétude pour son écosystème encore fragile et en cours de professionnalisation ». C'est en ces mots que l'association résume le nuage qui semble peser sur le milieu français de la musique électronique. Technopol souligne en particulier les difficultés rencontrées par certains festivals poussés à déménager en 2015, comme le festival Family Piknik, forcé de trouver un autre terrain l'an prochain, le maire de Montpellier ayant déclaré que « la ville n'a pas vocation à accueillir des rave-parties ». Le festival de trance Hadra est lui aussi chargé de déménager, alors que l'association avait déjà dû annuler son édition 2009, faute de ne pas trouver de lieu pour se produire. Une situation que l'événement avait déjà vécu en 2007, « suite à la rétractation de la commune face à la pression de l'opposition ».

Face à cette épée de Damoclès qui pèse sur les festivals électro, la lutte est l'affaire de tous. Technopol rappelle l'importance d'une professionnalisation nécessaire des équipes organisatrices, si elles « ne veulent pas se retrouver en porte-à-faux par rapport aux autorités décisionnaires et subir des annulations, souvent de dernière minute ». En même temps, elle est l'affaire des autorités, qui doivent reconnaître le caractère culturel de tels rassemblements et laisser au placard leurs préjugés, face à des festivals qui sont créateurs d'emplois directs et indirects. Elle est l'affaire des publics, qui ne doivent pas renoncer face à ces annulations, et continuer à soutenir les festivals qui les font vibrer.