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Violaine Schutz: "Les Daft ont vraiment un côté punk"

Violaine Schutz: "Les Daft ont vraiment un côté punk"

Violaine Schutz sait de quoi elle parle quand elle évoque les Daft Punk : voilà des années que la journaliste suit à la lettre leurs faits et gestes, jusqu'à écrire un livre, Daft : Around The World, réédité fin juin sous le titre Daft Punk : Humains après tout.

Green Room Session : Peux-tu revenir sur ton parcours et sur le début de l'aventure Daft Punk : Around The World ?

Violaine Schutz : Je suis passée, en stage ou en piges, par Trax, Rolling Stone ou Tsugi pour faire des chroniques musicales, mais aussi au Elle, à Grazia, Trois Couleurs, Dazed & Confused, Be... A côté de ça, j'ai été DJ, depuis l'âge de 18 ans, très implantée dans le milieu de la nuit, surtout à Marseille. En 2008, j'ai eu un peu de temps pour moi après le rachat de Trax et Rolling Stone par Technikart, et on m'a proposé d'écrire un livre chez Scali, pour une collection qui s'appelait "Un livre, une chanson". Il n'y avait pratiquement que des vieilles chansons française ou rock, comme "L'homme à la moto". Je voulais parler d'électro via un morceau emblématique et touchant tout le monde: "Around The World" de Daft Punk s'est imposé assez vite. Donc la version de 2008 était un livre de commande sur un seul morceau, pas du tout une bio. J'y ai interviewé une soixantaine de personnes du milieu, pendant trois mois. 

Pourquoi avoir choisi "Around The World" ?

C'était un de les plus gros tubes, avec un clip de Michel Gondry qui avait beaucoup marqué, montrant encore une fois la force que peut avoir l'image, surtout avec les Daft Punk. Et puis "Around The World" a eu une portée universelle, ce qui était assez rare pour de l'électro. La répétition, le vocodeur... Il y avait tout ce qui fait les Daft.

Les Daft Punk n'interviennent pas dans la première édition du livre...

Je n'avais même pas demandé ! Dans les autres "Un livre, une chanson", il n'y avait pas d'interview de l'artiste, on s'attache plus au contexte et à l'entourage. Et les Daft donnaient très peu d'interviews, ils sont assez inaccessibles.

Qu'est-ce que Daft Punk : Around The World apporte en plus que ce qu'on connaît déjà ?

En 2008, il n'y avait pas eu de livre sur les Daft Punk, sûrement parce que c'était un groupe récent sans chansons à texte et très mystérieux. Il avait bien marché, j'ai eu beaucoup de bon retour presse. Ça m'a surprise: à l'époque, l'électro et les livres étaient deux milieux qui n'étaient pas faits pour se rencontrer, d'autant que les Daft n'avaient pas une image très intellectuelle, ils se basaient surtout sur la danse. Les jambes mais pas la tête, en fait ! Mais la maison d'édition Scali a fermé, je n'ai pas touché un centime sur le livre, quelqu'un est parti avec l'argent. Pourtant, le livre a été premier des ventes culture à la Fnac à l'époque, avec 4500 exemplaires vendus en deux mois -- c'est beaucoup pour un livre culture. C'était très dur pour moi, ça m'a dégoûtée de l'édition. Mais vu leur retour avec "Get Lucky", j'ai quand même pris trois mois pour reprendre le livre, vu que les Daft d'aujourd'hui n'ont plus grand-chose à voir avec ceux de 2008.

Quelles sont les différences entre Daft Punk : Around The World et sa réédition Daft Punk : Humains après tout ?

Il a été entièrement modifié, on reconnaît à peine le livre de base. J'ai tout réécrit, fait quelques interviews en plus et ajouté trois chapitres. J'essaye d'expliquer les raisons du succès de Daft Punk, en demandant à des philosophes par exemple, en parlant de "Get Lucky", des Grammy's... C'est compliqué d'expliquer un succès, il y a toujours une petite part de magie. Là, j'ai demandé l'interview de Daft Punk, mais je n'ai jamais eu de retour. Mais j'ai leur ancien manager ou les gens qui ont travaillé sur leurs pochettes. Le passage sur la chanson se retrouve totalement réduit, et sert d'exemple dans la recette du succès des Daft.

CouvDaft

Et c'est quoi, la recette du succès des Daft ?

Déjà, le mystère. Ils refusent les interviews et le coup des casques est vraiment génial : ils jouent sur la déshumanisation de la société, l'homme-machine, c'est un concept assez fort d'un point de vue métaphysique, et très actuel. C'est peut-être pour ça que le livre Daft Punk : Around The World pourra intéresser tout le monde, pas seulement les fans d'électro.
Leur côté marketing aussi, dans le sens où l'image est aussi importante que la musique, d'où Electroma (film arty de 2006, réalisé par Thomas Bangalter et Guy Manuel de Homem-Cristo, racontant l'histoire de deux robots cherchant un sens à leur vie et décident de devenir humains) ou leurs très beaux clips.
Et enfin leurs musiques, bien sûr, avec des tubes énormes et très fédérateurs : ils étaient parmi les premiers à faire de l'électro qu'on pouvait écouter à la maison, pas seulement en club. Et les paroles, en anglais mais très simples, pouvaient parler à tous, aussi bien en France qu'à l'étranger.

Beaucoup critiquent aujourd'hui les Daft Punk, arguant qu'ils font plus de marketing que de musique. Qu'en penses-tu ?

Ce sont effectivement des rois du marketing, mais ça n'occulte pas le fait que Random Access Memories est un très bon disque, pour moi le meilleur qu'ils aient fait. Ils ont pu rencontrer leurs héros, comme Paul Williams: le casting de guest-stars est impressionnant ! C'est le disque qu'ils ont toujours voulu faire : ils sont fans de pop au départ, de soul, de funk, et ils arrivent vraiment à dépasser leur côté électro et musique vocodée. Selon moi, il est vraiment bien réussi, plus fort que l'album précédent de part ses morceaux parfois mélancoliques. Et "Get Lucky" est un super morceau, même s'il n'y avait pas eu les histoires de teasers à Coachella. C'est un classique instantané, avec la guitare de Nile Rodgers... Entre ce son Chic, qui nous renvoie à notre enfance et parle à l'inconscient collectif, et la voix de Pharrell Williams, un peu satinée, une des plus belles du monde, "Get Lucky" avait tout pour faire un hit ! C'est un vrai tube, comme on n'en avait pas entendu depuis longtemps.

Qu'est-ce qui t'as le plus marqué dans ton travail sur les Daft ?

C'est toujours compliqué d'attirer des lecteurs sur un seul groupe, mais les Daft synthétisent pas mal notre époque, notamment via ce refus de la personnalisation de la musique, de la rock-star. Aujourd'hui, avec Miley Cyrus, Beyoncé ou Rihanna, on connaît vraiment le visage des gens. Ils ont quand même réussi à être aussi connus que ces filles sans jamais se montrer. Ils refusent le système, même s'ils gagnent des milliards : ils ont un côté punk.