JE RECHERCHE
Agoria: "Comme les créateurs de The Peacock Society, j'ai baigné dans la culture rave"

Agoria: "Comme les créateurs de The Peacock Society, j'ai baigné dans la culture rave"

Quatre heures du matin. Ce n'est pas une heure habituelle pour une interview. Mais c'est pourtant bien à ce moment-là qu'on a rencontré Agoria, juste après son excellent set au Peacock Society. 

Green Room Session: Comment s'est passé ton set de ce soir? 

Agoria: Je suis Parisien depuis très peu de temps, à peu près deux-trois semaines... Enfin deux ou trois mois. Je compte encore en semaines parce que je ne suis jamais là! Je viens de passer un mois au Brésil et en Asie, je suis ensuite allé à Calvi et en Belgique. Je découvre seulement mon appartement, mais aussi le public de Paris. Et je suis très surpris: il est hyper chaleureux! Je pense que pendant très longtemps les DJs n'avaient pas trop envie de venir à Paris, on préférait Londres, Berlin, Barcelone ou Rome. Depuis environ deux ans, c'est vraiment devenu la ville où il faut venir jouer. Berlin reste sympa parce qu'il y a toujours le Berghain ou le Watergate, des clubs emblématiques. Mais la scène est plus dynamique ici. Ce soir (Agoria jouait samedi soir au Peacock Society), le public était très alerte, très connaisseur, ça oblige à être plus exigeant, à prendre des risques et à jouer ce qu'on aime. C'est un plaisir pour un artiste, et c'est ce que j'ai pu faire ce soir.

Pour ceux qui n'y étaient pas, est-ce qu'il s'est passé quelque chose ne particulier? 

J'ai joué des nouveaux morceaux, un extrait de mon futur album et deux titres tirés des deux maxis différents que je vais sortir prochainement, prévus chez Life And Death (c'est avec ce titre que j'ai fini le set) et Hot Flush, le label anglais de Scuba. C'est toujours excitant de tester un nouveau morceau, même si le titre de Life And Death a énormément leaké. C'est assez fun, tu viens de finir un morceau, mais beaucoup de gens l'ont déjà sur leur ordinateur (rires).

Il est quatre heures du matin, tu viens de finir ton set. Tu vas avoir le temps de profiter un peu du festival? 

Oui, je vais rester! Mes amis viennent de partir, ils étaient fatigués: le problème c'est qu'ils me suivent partout, hier en Belgique, avant-hier à Calvi On The Rocks. Eux ont de vraies obligations la journée, moi non! (rires) Du coup je peux comprendre qu'à 4-5 heures ils soient un peu crevés... Donc je vais me balader. C'est dommage que Bambounou ait déjà fini, j'aime beaucoup ce qu'il fait. Je vais sûrement aller voir Tale Of Us.

Bien remis des Nuits Sonores

Oui, bien sûr! C'est un festival que j'ai co-fondé, mais je ne participe plus au quotidien à l'organisation. Donc ça va de ce côté là. Par contre, c'est une source de stress énorme pour moi de jouer dans ma ville, devant mes amis et ma famille. C'est plus angoissant qu'aller en Afrique du Sud dans un super festival où tu ne connais personne. Certains artistes préfèrent jouer devant un public conquis, personnellement ça me stresse plus. Aussi, c'est un festival que j'ai créé: je n'ai pas le droit de faire un set de merde sinon les gens se demandent ce que je fais là!

Tu as co-fondé Infiné, tu as co-fondé Nuits Sonores. Mais tu n'es plus impliqué quotidiennement dans aucun de ces projets. Pourquoi partir à chaque fois? 

Processed with VSCOcamCe sont deux histoires très différentes. Mais ce qui est certain, c'est que j'aime beaucoup bâtir des choses. Une fois qu'elles existent et peuvent vivre par elles-mêmes, tant mieux, le bateau n'a plus besoin de moi. J'ai alors envie d'aller ailleurs et d'aller plus loin. Ça vient peut-être du fait que quand j'étais gamin, il fallait batailler pour avoir quelque chose: organiser une rave party était compliqué, tu devais te battre contre les autorités locales... Concernant Infiné, les relations étaient un peu tendues, donc je suis parti. Pour Nuits Sonores, je me suis retiré au bout de deux ou trois éditions, mais je continue à appeler les artistes ou les programmateurs pour leur proposer de jouer. Par exemple, j'ai contacté Paul Kalkbrenner, qui joue ce soir, mais aussi Dixon ou Seth Troxler pour qu'ils jouent à Lyon, alors qu'à l'époque ils n'étaient pas connus en France. Mais je ne me sens pas comme le gardien d'un temple, ça me fait plaisir que ça fonctionne sans moi, comme Le Sucre, le club qu'on a monté avec les Nuits Sonores: depuis un an et demi, j'ai dû y jouer deux fois. Le Sucre est fait pour que des jeunes artistes comme Kosme ou Palma puissent prendre possession des lieux. C'est toujours bénéfique de partager quelque chose et de ne pas le garder pour soi.

Tu as un nouveau projet? 

Je viens de créer une société avec la directrice d'UGC pour créer un pont entre la musique et le cinéma, pour que les artistes de musique électronique puissent rencontrer des réalisateurs.

Tu as créé récemment le projet 360: pendant une journée, tu as joué quatre fois dans quatre lieux différents des Alpes. T'inscris-tu dans ce mouvement qui tend à sortir l'électro des clubs? 

Je pense être issu d'une génération qui a écouté de la musique en dehors des clubs. C'était très excitant de recevoir une infoline et un bout de papier, partir sans savoir où on allait: dans une forêt, un hangar désaffecté, un château... J'ai baigné dans cette culture, comme les créateurs de The Peacock Society. C'est logique qu'on ait envie d'aller en dehors, de trouver de nouveaux endroits. Et le public est beaucoup plus réceptif, comme pour la date à Chamonix ou à l'Aiguille du Midi. La veille et le lendemain, on n'aurait pas pu le faire, à cause du vent puis du froid: on a eu une chance absolue, et c'est pour ça que c'est magique. Pour le prochain 360, on va essayer de la faire dans une prison. L'idée est aussi d'aller dans des endroits où a priori nous ne sommes pas les bienvenus. On restera sur le même concept de quatre lieux en une journée, avec toujours la contrainte d'avoir des lieux vraiment spéciaux. Par exemple dans les Alpes on est allé à l'hôtel du Montenvers, qui avait été ouvert pour nous. On avait loué notre propre train de 300 places pour y accéder avec le public. C'était génial: on avait l'impression d'être dans un manoir à la Eyes Wide Shut. On a très peu d'images de cette soirée, mais c'est tant mieux. Ceux qui étaient là le gardent en eux.

Tu vas sortir deux EPs, qu'en est-il du futur album? 

Je vais m'arrêter de novembre à mars pour le finir. Mon problème c'est que j'adore jouer et voyager. Là je reviens du Brésil où j'ai passé deux semaines avec l'équipe de France. Je jouais dans toutes les villes où ils passaient, on les suivait en convoi officiel... Evidemment que c'est fantastique, mais ça ne laisse pas le temps et l'énergie nécessaire pour écrire. Pourtant, plus je voyage plus je suis inspiré (tout le contraire de Yannis Philippakis de Foals!, ndlr). Ça vient le plus souvent dans les avions. Déjà, tu n'as que ça à faire, à part dormir, ce que je fais parfois avant même que l'avion ne démarre, comme un mec qui fait beaucoup trop la fête (rires). Mais décoller de la réalité, d'un quotidien, et être isolé sans internet et sans téléphone aide les idées à arriver. Karl Lagerfeld m'a dit la même chose: c'est un moment très créatif pour lui d'être dans les airs.

Tu fais danser les gens tous les soirs. Et toi, t'es du genre fou du dancefloor? 

Pas forcément. Mais je crois que c'est pour ça que je suis DJ. J'en vois, dans les trois premiers rangs, qui me ressemblent beaucoup quand j'étais plus jeune: ils regardent le disque que je joue. Je suis arrivé dans la scène club parce que j'aimais la musique, pas parce que j'aimais faire la fête ou draguer, ce qui est heureusement la base de nos sorties. Non, moi j'étais au premier rang, avec mes petites lunettes, à essayer de voir ce que passait le DJ. Le plus souvent ils utilisaient des white label (vinyles à étiquette blanche, donc anonyme, ndlr), alors je prenais des notes, je me tortillais pour voir la pochette... Il n'y avait pas Shazam! Et comme c'était interdit, j'aimais faire partir d'une communauté "punk", alternative. C'était une bonne énergie pour moi, plus encore que la danse.