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Le jeu vidéo, une histoire musicale (épisode 2)

Le jeu vidéo, une histoire musicale (épisode 2)

Suite et fin de notre dossier sur la musique dans les jeux vidéos. Accrochez-vous !

La semaine dernière, nous vous avions conté l’histoire d’une musique synthétisée par des puces électroniques, et composée par des virtuoses de l’ombre. Avant l’arrivée du CD, la musique de jeux vidéos balbutiait d’une superbe manière, avant que la musique “civile” ne vienne jouer des coudes dans l’arène au milieu des années 90. En deux exemples, nous allons pouvoir prendre conscience du poids du streaming sur l’esthétique vidéoludique actuelle.

Wipeout : futurisme digital

Qui ne connaît pas cette licence de jeux de course science-fictionnesque, qui permet de piloter des véhicules anti-gravité à des vitesses hallucinantes dans des décors industriels ? Ce genre de jeux a su s’imposer auprès du public de la deuxième moitié des 90’s grâce à son esthétique globale. Et la bande originale y joue un rôle de premier plan.

À écouter : la bande originale de Wipeout 2097, témoin d’une époque bénie.

À l’époque, l’heure est au breakbeat et à toutes ses variantes : The Prodigy, Future Sound Of London, Propellerheads, Chemical Brothers, autant d’entités électro qui envoient du lourd niveau groove et énergie. Dès le premier épisode de Wipeout sur PlayStation, le plaisir de balancer des roquettes à ses adversaires en conduisant à 300 km/h est présent. Et il passe l’extase avec un bon “Firestarter” dans les oreilles. On tient ici l’une des marques de fabrique de la série, qui ne lâchera pas une once de terrain sur la qualité de ses bandes originales, toujours pointues et reflétant les productions les plus stimulantes du moment.

Tony Hawk Pro Skater, porte-drapeau du skate punk

Les 90’s, grosse période pour le skateboard. Avant le retour de la planche à roulettes au début des années 2010 (le jeune rider d’aujourd’hui écoute Odd Future et porte des casquettes Supreme), le planchiste moyen zonait en baggy avec ses Etnies de cosmonaute au pieds, et était imbattable à Tony Hawk Pro Skater. Notamment car on pouvait y retrouver une tonne de bon son punk rock et rap, qui définissait à l’époque la sphère musicale protéiforme de la planète skate.

À cette époque, les skaters originels, fans de Dinosaur Jr, n’étaient pas franchement servis : c’était l’époque d’American Pie, de Americana de Offspring, sans parler de Green Day ou de Blink-182. Des tubes que l’on prenait plaisir à retrouver, après quelques gadins IRL, devant la téloche avec trois cookies chipés dans la réserve familiale. Toute la série des “Tony Hawk” a su se définir à partir de la culture musicale attenante à celle qu’elle véhiculait au fur et à mesure de ses épisodes : celle du skate, du vrai. Époque révolue, toutefois, la franchise s’étant fait voler la vedette depuis lors.

Autre exemple : si la série des FIFA a fait partie de votre ludothèque à la fin du siècle dernier, vous êtes obligés de vous rappeler tous les bons souvenirs que vous ont procurées les écoutes répétées de "Song 2" de Blur ou de "Rockafella Skank" de Fat Boy Slim, entre autres... Niveau course, la franchise Need For Speed ou encore le frénétique Crazy Taxi ont également pioché dans la musique « civile » pour illustrer leur esthétique.

Dernier exemple en date, probablement le plus marquant : la série des GTA. Les "radios" que l'on peut choisir d'écouter une fois au volant d'un véhicule (souvent “emprunté”) proposent toute une programmation choisie avec soin, notamment depuis le passage en 3D de la franchise avec GTA 3. Le principe a acquis une telle notoriété chez les fans que l'éditeur du jeu a fait publier la programmation de toutes les radios de la série sur Spotify, cette initiative avant été couronnée d'un grand succès. GTA V, le dernier-né, comporte notamment des radios dont la programmation a été gérée par des artistes du monde de la musique, pour un effet crédibilisant garanti auprès d'un public mélomane et pas forcément gamer. Oui, l'industrie créative est souvent pragmatique…

Allez, et une mention bonus à ces grands disparus, les jeux musicaux : il y a encore quelques années, Rock Band et Guitar Hero régnaient en maître sur le monde du jeu vidéo et donnaient l’occase au joueur d’expérimenter le côté ludique de l’interprétation musicale sans forcément posséder la technique. Une liaison ludico-musicale bien tassée aujourd’hui, mais qui aura mis de nombreux morceaux de la planète rock à contribution.

Les musiciens entrent en jeu

Quoi de plus logique alors que de voir des créateurs issus du monde de la musique rock ou électro passer carrément la barrière pour mettre la main à la pâte ? Si les exemples ne sont pas si nombreux, ils sont suffisamment réguliers pour qu'on puisse parler d'étape de principe dans l'évolution de la musique de jeu vidéo. Splinter Cell : Chaos Theory, l'un des meilleurs jeux de la série concurrente des Metal Gear Solid, possède un invité de marque en guise de compositeur de bande-son, en la personne d'Amon Tobin, qui a même fait éditer son travail sous la forme d'un véritable album ! On ne parle pas des groupes qui ont contribué, à la hauteur d'un ou deux morceaux, à une B.O. plus large, c'est par exemple le cas d'Incubus sur Halo 2, épisode qui a rameuté plusieurs noms “bankables” du rock pour pimenter un peu ses atmosphères de jeu. Health, énigmatique groupe californien, a assuré la B.O. de Max Payne 3, sans parler de la composition d’un certain David Bowie aux morceaux qui illustrent Nomad Souls

On peut aussi repérer une incursion du monde de la musique dans celui du jeu vidéo par un biais “de forme” : celui de la 8-bit music. On vous a parlé de l’époque de la musique synthétisée par des puces sonores aux capacités limitées ? Le son typique de ces musiques, en particulier celle de la Game Boy, a fait envisager la musique différemment à toute une génération de bidouilleurs qui s’est mise à considérer la console portable de Nintendo (entre autres) comme un instrument de musique, avec un grain particulier. Ainsi est née la 8-bit music, qui a pris son essor dans les années 2000, et qui a atteint son apogée à la fin de cette décennie, poussée par l'intégration générale du monde geek dans une sphère culturelle plus large. Composer sur Game Boy est long et fastidieux, les séquenceurs qu’on peut utiliser sont austères, mais le résultat est toujours archi-fun. Les compositions 8-bit les plus récentes sont clairement composées comme des morceaux dancefloor, et certains groupes électro se sont d’ailleurs clairement inspirés du mouvement, Crystal Castles en tête.

Et aujourd'hui ?

Le jeu vidéo est, de fait, la seule industrie culturelle réellement rentable, et brasse un argent fou. Mais ce qui s'avère vraiment intéressant se trouve ailleurs : la démocratisation des usages a fait émerger, comme chacun sait, plusieurs strates dans le développement des jeux. Ainsi, on a vu émerger bon nombre de studios indépendants dans les années 2000, qui proposent des jeux créatifs, dans laquelle la musique a évidemment une place artistique prépondérante, bien plus valorisante que la position de simple faire-valoir qu'elle a pu avoir lors de l'avènement du support disque. On remarque également que la stratification du marché vidéoludique ressemble maintenant beaucoup à celui du cinéma... et de la musique.

Bit Trip Runner, bon exemple de jeu indé qui met la rythmique musicale à contribution.

Le constat, aujourd'hui, est également artistique et concerne donc aussi le monde de la musique, sur lequel le jeu vidéo a logiquement eu une influence. Nous vous parlions de David Wise dans le précédent épisode de ce dossier. Ryan Hemsworth, producteur électro passionnant qui a sorti son premier album en 2013, avoue avoir une passion pour son travail, le jeune artiste l'ayant d'ailleurs interviewé pour un magazine anglais il y a peu. Owen Pallett, compositeur indé respecté par ses pairs et collaborateur d'Arcade Fire, a aussi nommé l'un de ses morceaux, "I poop Clouds" en l'honneur de Link, le héros de Zelda. Ces clins d’œil,  réguliers cachent simplement l'essentiel : beaucoup artistes d'aujourd'hui, biberonnés à la Super Nes, ont totalement intégré ce qui rendait la musique de jeux vidéo passionnante : son côté B.O., épique et imagé. Rustie, Hudson Mohake ou même Para One ont tous en eux un peu de Starwing ou de Wipeout, ce qui augure du meilleur pour la suite de cette relation de plus en plus charnelle.

http://youtu.be/NSAO_08-vI8?t=1m23s

- Retrouvez l'épisode 1 de ce dossier "musique et jeux vidéo" -