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La Laiterie, "catalyseur de curiosité"

La Laiterie, "catalyseur de curiosité"

Photo © Philippe Groslier

Salle défricheuse et à la programmation fourmillante, la Laiterie agite les neurones du public strasbourgeois depuis 20 ans déjà. L'occasion de faire le point avec l'un de ses directeurs Thierry Danet.

Vous n’avez pas à chercher d’explication bien loin : tout est parti… d’une laiterie. Construite en 1915, en période allemande, elle continuera ses activités de pasteurisation jusqu’en 1979, date à laquelle le lieu tomba en désuétude, laissé aux mains d’une tripotée de créatifs qui en feront leur lieu favori, avant la réhabilitation du lieu à des fins culturelles plus “officielles”.

Ainsi, depuis le 25 octobre 1994, la Laiterie alimente Strasbourg en musiques de qualité, en maintenant un flux de propositions dense et diversifié. Pas question de placer le curseur uniquement sur la mention “découvertes pointues” ou “tête d’affiches accessibles", selon l'un des directeurs de la salle (et de l'association Artefact qui la gère) Thierry Danet :

“La programmation de La Laiterie rend compte en temps réel des mouvements et permanences des musiques que nous y proposons. Notre proposition de concert est dense (150 concerts par an), éclectique en termes de genres musicaux et de formats d'artistes. Elle joue autant la découverte que la confirmation et la référence. On voit ainsi sur nos scènes des artistes dont le nom est connu de tous ou, au contraire, uniquement d'une poignée de spécialistes ; nous programmons des artistes qui viennent de débouler dans l'actualité (ou qui sont en train de la faire) ou au contraire qui constituent des références du spectre musical que nous explorons, des artistes de l'underground comme d'autres abondamment salués par les médias ou les réseaux sociaux.”

Le tout évidemment alimenté par une volonté de suivi artistique et de développement, ce qui fait partie de l’ADN des Salles de Musiques Actuelles, un réseau dont la Laiterie fait partie. Une salle pourtant unique sur pas mal de points, notamment sur l’ancrage régional de la salle au sein d’une métropole située à cheval sur deux territoires, Kehl et l’Allemagne se situant à portée de vélo. Ce qui peut, on l’imagine, avoir une subtile influence sur la façon de constituer une programmation, non ?

“Sans doute la présence à quelques kilomètres de la salle de populations ayant d'autres références, d'autres circuits médiatiques ou culturels, d'autres habitudes et appétences impacte notre programmation à certains endroits. Cependant, l'inscription de La Laiterie dans les circuits publics, professionnels et culturels de la musique en France est très largement prépondérante.”

Un public très majoritairement strasbourgeois et alsacien donc, qui constitue le lien le plus vital entre la salle et son activité. Comme chaque salle qui se respecte, direz-vous, mais il se trouve que comparativement à ses sœurs SMACs (les salles “privées” fonctionnement avec un modèle économique encore différent), la Laiterie est, de loin, celle dont le financement provient avant tout de ses visiteurs. Cette position, davantage axée “autogestion”, et qui fait baisser le pourcentage des subventions dans les budgets annuels, met la salle dans une position certes risquée, mais qui pousse également la Laiterie à proposer une activité continue, et donc une offre culturelle d’autant plus foisonnante. Ce public, selon Thierry Danet, est avant tout celui des artistes programmés par le lieu, c’est en tout cas une volonté et une façon de penser du côté de l’équipe d’Artefact :

"La Laiterie brasse le public de sa programmation. Cette lapalissade n'en est pas tout à fait une dans le sens où nous considérons que notre lieu et notre travail ne sont que le contexte de ce qui se joue entre les artistes qui y sont programmés et les spectateurs. Nous considérons que les spectateurs viennent à La Laiterie pour y voir tel ou tel artiste, et nous nous employons simplement à être un catalyseur de curiosité et à donner envie aux dits spectateurs de venir écouter les artistes en concerts et à en découvrir de nouveaux par la scène."

Pas de “ligne artistique” ancrée sur le style donc, la Laiterie n’est pas une salle électro, rock ou metal. Elle reste une salle qui se donne les moyens de défendre ce qui mérite d’être défendu, depuis un petit bail maintenant. Thierry Danet s'enthousiasme d’un constat réjouissant : “Il est amusant et signifiant de se dire qu'une large part des spectateurs qui fréquentent La Laiterie aujourd'hui n'ont jamais connu Strasbourg sans elle.” Une institution ? C’est bien possible, mais on imagine que l’équipe de la Laiterie réfuterait ce terme, qui fait un peu trop écho à l’idée d’immobilisme.

Autre façon de faire bouger les lignes, la Laiterie se passe aussi hors-Laiterie. L’association Artefact, gère le lieu sans pour autant se cantonner à ses murs, et articule également deux événements qui gravitent autour de l’activité principale de la salle.

Le premier reprend directement le nom de l’association, comme s’il était témoin de la liaison entre le projet et sa “base” :

"Le Festival des Artefacts, né en 1996 - est un grand format de La Laiterie et vient en prolonger la saison sous forme festive en proposant un événement qui bouscule l'unité de temps et l'unité de lieu puisqu'il s'articule sur deux semaines et se déploie à La Laiterie et au Zénith. Le Festival des Artefacts emmène ainsi l'esprit Artefact au Zénith, tant en termes de programmation que d'aménagement du lieu et d'ambiance."

Thierry Danet rappelle également que ce festival est le seul en France à utiliser un Zénith comme enceinte, celui de Strasbourg étant par ailleurs particulièrement grand par rapport aux salles du même nom en France. Le second projet est clairement plus protéiforme et évolutif, et n’hésite pas à franchir les barrières de la musique :

"L'Ososphère est un objet singulier, à la fois festival de musiques électroniques, exposition d'art contemporain (dits arts numériques), galaxie d'actions artistiques dans l'espace urbain, plateforme de création, production et réflexion. On interroge ici les relations entre les pratiques artistiques et le numérique et on oeuvre à augmenter le regard de ses spectateurs sur la figure de la ville, singulièrement la nôtre. L'Ososphère accompagne la trajectoire de la Strasbourg tant en termes de territoire que d'époque et se préoccupe de créer et activer une forme d'espace public."

Celui qui s’est déjà rendu à l’Ososphère pourra en témoigner : les différents espaces utilisés par le “festival” sont sans cesse changeants, les propositions renouvelées, comme s’il s’agissait de lever les zones d’ombre qui subsistent encore sur certains aspects du bâti strasbourgeois, pour les transformer en lieu de vie. Un travail titanesque, le nombre de hangars et de halles utilisées par l’Ososphère depuis sa création (au XXème siècle, si si) est déjà impressionnant.

L’Ososphère, dont la prochaine édition aura lieu en septembre, sera d’ailleurs l’un des prochains moments forts de “l’univers Laiterie”, qui va continuer à abreuver Strasbourg sans se reposer sur ses lauriers.

La Laiterie
13 rue du Hohwald (grande Halle)
Rue du Ban de la Roche (Club)
67000 Strasbourg
www.artefact.org