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Docteur Hawtin et mister Plastikman

Docteur Hawtin et mister Plastikman

Il est Canadien, il habite à Berlin, il dirige un label emblématique de la techno, il est DJ hors pair sous son patronyme civil mais tous les projecteurs sont maintenant focalisés sur son alter ego en plastique. Richie Hawtin entérine le statut archi-culte de Plastikman en sortant un nouvel album après plus de 10 ans de pause, ce qui vaut bien une analyse esthétique de ce personnage hors-normes, dont la carrière ne ressemble à aucune autre. Retour sur les différentes identités incarnées par le bonhomme, qui a su rester en haut de l’affiche durant près de 25 ans.

Le geek mal aimé de Detroit (1990/1993)

geek

Contrairement à d’autres genres musicaux, le physique et le style vestimentaire sont rarement des sujets de débat dans la musique électronique et plus encore dans la techno. Historiquement, beaucoup de DJ’s mixaient de façon anonyme, cachés, la musique primant avant toute chose, et le spectacle se déroulant davantage sur le dancefloor que sur scène. Richie Hawtin, de par la fascination qu’il exerce en tant qu’artiste et ayant arboré des looks contradictoires, est l’une des exceptions à la règle. Ainsi, la parution à posteriori de photos du début de sa carrière ont fait l’objet de nombreuses plaisanteries. Sweat-shirt XL à l’effigie de son label, lunettes à montures franchement old-school et coupe de cheveux approximative ne semblent pas jouer en sa faveur. Pourtant le garçon se montrait déjà très doué, publiant ses premiers maxis sous différents pseudonymes dont le plus célèbre reste F.U.S.E. L’époque est à l’acid-techno plutôt mentale, et le talent de Richie, installé à Windsor, ville canadienne mitoyenne de Detroit, n’est pas sans provoquer quelques inimitiés du côté de la Motor City. Certains ne comprennent pas que ce jeune blanc-bec, sorti de nulle part, puisse faire de la techno aussi bien qu’eux. Les choses s’arrangeront heureusement quelques années plus tard.

F.U.S.E - "Substance Abuse" (1991)

Plastikman, le petit bonhomme psychédélique (1993/1996)

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C’est en 1993 que Richie Hawtin créé son alter-ego le plus célèbre : Plastikman. Pas encore décidé à se mettre lui-même en avant, et demeurant fidèle à l’esthétique sans visage de la techno, il récupère un logo créé initialement pour un ligne de vêtements. Ce personnage fantomatique visiblement doué d’une grande souplesse, apparaissant sur les macarons de ses vinyles, va vite devenir culte. Certains raveurs se le font même tatouer et Hawtin découvre qu’il peut en faire un véritable business. T-shirt, feutrines pour platines vinyles et même mugs sont produits et vendus aux fans. Les proportions étranges du personnages sont aussi un clin d’œil au LSD. Encore plus équivoque, la pochette du premier album de Plastikman “Sheet One” représente une planche de buvards à découper. Sa musique cartonnant dans toutes les grandes raves européennes, c’est la période anonyme et “psyché” de Richie Hawtin.

Plastikman - "Elektrostatik" (1993)

L’esthète technoïde (1996/2002)

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Mais notre homme a de l’ambition et ne se voit pas cantonné dans cette image de producteur de l’ombre, auteur de morceaux destinés à un public illuminé. Il décide alors de se montrer et de mettre plus en avant son nom propre, en parallèle de Plastikman. Les premiers maxis sous le nom de Richie Hawtin sortent aux alentours de 1995. Une interdiction de territoire aux Etats-Unis (au motif qu’il y travaillerait illégalement) le privant de bon nombre de dates, il se focalise alors à nouveau sur son travail en studio. Passionné par l’avant-garde et l’art contemporain, ses créations musicales se veulent de plus en plus minimalistes. Comme il l’explique à l’époque, il travaille désormais par soustraction : “supprimer des sons est devenu plus important pour moi que d’en ajouter”. Ces expérimentations qui débutent avec la série Concept vont lui donner alors une image d’intello de la techno. Il joue de cela jusque dans son propre look, brisant les codes de l’anonymat qui régnait alors dans le milieu. Lunettes rectangulaires, crâne rasé, vêtu de noir. C’est aussi à cette période qu’il sort deux de ses disques les plus importants : l’album Consumed sous le nom de Plastikman et le mix DE9 Closer To The Edit sous son vrai nom. Deux œuvres qui vont influencer toutes la décennie suivante où la techno dite “minimale” va régner en maître.

Plastikman - "Consumed"

Richie Hawtin - "DE9 Closer To The Edit"

Le blond péroxydé (2002/2006)

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Au départ plutôt expérimentale, la techno “minimale” devient de plus en plus populaire au cours des années 2000, au point de supplanter, dans les clubs et dans les grands rendez-vous européens, la techno plus “traditionnelle”. Richie Hawtin, qui fut incontestablement l’un des grands précurseurs du mouvement, décide de jouer la carte à fond. Changement de look, avec désormais une mèche blonde péroxydée qui fait beaucoup parler d’elle et les lunettes mise au placard. Musicalement, le label M_Nus, destiné au productions minimalistes, prend de plus en plus d’ampleur au détriment de l’historique Plus 8. Ayant travaillé jusque là plutôt en solitaire, Hawtin change d’optique et se veut découvreur de talents : Marc Houle, Troy Pierce, Magda, Heartthrob et quelques autres vont faire partie de la “famille” M_nus. Progressivement, l’identité Plastikman va disparaître au profit du seul Richie Hawtin. En 2003 il quitte l’Amérique du Nord pour s’installer à Berlin.

Richie Hawtin - "The Tunnel" (2005)

Le businessman cool (2006/Aujourd’hui)

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Au sommet de sa gloire, Hawtin multiplie les dates en tant que DJ et le prix de ses cachets explosent. Hélas, au détriment de ses propres productions qui se font de plus en plus rares. Les sorties M_nus tournent de plus en plus en rond, mais cela ne semble pas troubler notre homme outre mesure. En tant que précurseur du mix numérique, il a investi dans le site Beatport, leader de la vente de musique électronique dématérialisée, ce qui fait de lui l’un des hommes les plus riches du circuit. Comme pour contrebalancer cette image de businessman, il adopte un look plus cool, se laisse pousser la barbe et roule des pelles à Sven Väth quand il ne se ridiculise pas en jouant avec un iPad les pieds dans l’eau à Ibiza. Son image d’esthète de la techno expérimentale est bien loin, il est devenu un DJ populaire jouant de la tech-house sans surprise et suscitant même l’admiration de David Guetta. Mais sa vocation “arty” n’ayant jamais totalement disparue, il a repris le projet Plastikman depuis 2009, tout d’abord en tant que projet live, puis avec la sortie d'un coffret rétrospectif nommé Arkives, et aujourd’hui avec la sortie de EX, son premier album depuis 10 ans. Il est en écoute intégrale ci-dessous et on vous en laisse seuls juges : Cette résurrection de Plastikman, version années 2010, est-elle pertinente ou surfaite ?

Plastikman - EX (Performed Live At The Guggenheim) (2014)