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Les parrains oubliés de la techno

Les parrains oubliés de la techno

On n'a d'yeux que pour les nouveaux patrons de la musique électronique, et quelques anciens tirent leur épingle du jeu lors de festivals dédiés à la cause techno, du Weather Festival à Astropolis. Mais la plupart de la vieille garde techno, contrairement à leurs homologues du rock, n'ont pas droit à une seconde chance. De Kenny Larkin à Jack de Marseille, on rend à César ce qui appartient à César.

Kenny Larkin, le showman de Détroit

Si les trois principaux responsables de l’apparition de la techno à Détroit aux alentours de 1986 - Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson - n’ont jamais vraiment disparu de la scène, d’autres artistes locaux sont retournés à un relatif anonymat. C’est le cas de Kenny Larkin, un producteur pourtant essentiel, artisan d’une techno minimaliste teintée de jazz qui lui permis de se faire repérer par le label anglais Warp où il publia son premier album Azimuth en 1994. Comme beaucoup d’artistes de sa génération, il a monté son propre label Art Of Dance et a sorti ses morceaux sous différents pseudonymes, dont le plus célèbre reste Dark Comedy.

S’il tourne encore un peu - il sera au Rex Club le 13 juin prochain - l’homme a démontré qu’il possédait plusieurs cordes à son arc puisqu’il se produit désormais aussi en tant qu’humoriste !

Octave One, la famille avant tout

Restons à Détroit avec la fratrie Burden. Cinq frères ayant décidé de produire de la techno ensemble. Si les deux membres fondateurs demeurent Lenny et Lawrence, le reste de la famille a su trouver sa place dans le collectif, souvent une fois en âge de s’amuser eux aussi avec les machines. Après des débuts dans une veine Détroit assez classique, mélancolique, froide et électronique qui leur ont apporté un succès d’estime dans le milieu confidentiel de la techno des années 90, ils voient leur audience exploser du jour au lendemain. La raison ? Le titre "Blackwater" sorti en 2000, avec lequel, en ajoutant des cordes et des vocaux, ils commettent un carton international. Le problème, dès lors ? Essayant tantôt de réitérer le tube ou au contraire de s’en éloigner, Octave One (photo ci-dessus) n’a depuis jamais retrouvé la même magie. Livrant parfois des titres assez limites, comme "New Life" en 2012, qu’on évitera de vous infliger.

Ken Ishii, le Laurent Garnier japonais

L’un des premiers pays où la techno venue de Détroit connu un large écho fut - après l’Angleterre et l’Allemagne bien sûr - le Japon ! Pas vraiment un hasard quand on connaît le goût des Japonais pour les musiques obscures venues des quatre coins de la planète. Une scène locale s’est donc rapidement constituée au pays du soleil levant, très respectueuse du son original. Avec comme fer de lance un DJ nommé Ken Ishii, dont la renommée équivaut là-bas à celle d’un Laurent Garnier. Un type qui ne joue pas de la musique grand public, mais que tout le monde connaît, de nom. Son plus grand succès reste le morceau "Extra" sorti en 1995. Consécration, il composa aussi la musique de la cérémonie d’ouverture des JO de Nagano. On en entend moins parler aujourd’hui en Europe, mais, ô surprise, il sera le 14 juin 2014 au Nouveau Casino. Les prémices d’un come back ?

Joey Beltram, le bad boy

Si New-York est inévitablement associée à la house/garage, il ne faut pas oublier que la ville a aussi hébergé une scène techno qui, bien que limitée en terme de personnages, a eu une influence considérable. Venus de la house, quelques bad boys blancs de Brooklyn, au look street/hip-hop, ont reçu les premières productions de Détroit comme une révélation. Et ont radicalisé ce son bien plus encore, plus dur, plus sombre, plus froid, posant les fondements de ce que l’on appellera bientôt la hardtechno. Parmi les Lenny Dee, Frankie Bones et autres Adam X on retrouve ainsi Joey Beltram. Si ses comparses sont avant tout des DJ’s hors pair, lui va vraiment s’affirmer comme un producteur incontournable dès le début des années 90. "Mentasm", "Forklift", "Loose Kick", "Energy Flash"… Nous n’avons pas la place d’énumérer ici tous les classiques réalisés par Beltram. Le bonhomme mixe toujours mais dans les bacs, c’est le calme plat.

Marc Acardipane, le maître du hardcore

La techno a, depuis les années 90, toujours été accompagnée de son petit frère, volontiers plus direct, tapageur, énervé, punk aussi : le hardcore ! Et s’il y a deux personnages que le hardcoreux historique respecte avant tout ce sont bien Liza’N’Eliaz - belge, hélas décédée en 2001 - qui a été toujours plus vite, toujours plus fort, et Marc Acardipane, qui a tout simplement inventé le genre. Avec We Have Arrived produit en 1989, l’Allemand introduit des sons saturés, industriels, ce qui ne se faisait pas encore dans la techno. Le disque est un déclencheur pour nombre d’artistes, notamment Lenny Dee qui montera le label Industrial Strenght à New-York. Acardipane posera aussi les fondamentaux du genre via son label PCP. Avant d’entamer une carrière schizophrénique, entre la techno expérimentale de The Mover et le gabber bourrin sous un nombre innombrable de pseudos. Pas évident à suivre.

Anthony Rother, l’esthète électro-techno

Plus près de nous dans le temps, Anthony Rother, artiste aussi talentueux que sensible et difficile à approcher - par les journalistes notamment, l’homme est peu disserte. Même si ses œuvres les plus intéressantes sont à ranger dans la catégorie “électro” - au sens strict, post Kraftwerk - l’Allemand a toujours été dans une démarche techno et n’a cessé d’établir des ponts entre les deux styles. Surtout, en étant l’un des artistes les plus doué de sa génération, il a influencé tout le son techno des années 2000, celui qui revenait à des mélodies plus synthétiques, plus 80’s et qui a accouché de l’électro-clash. Patron des labels Psi49net et Datapunk, il a aussi exploré l’ambient notamment sur l’album Elixir of Life. Pourtant à l’aise sur différents terrains, il paie aujourd’hui le retour de bâton sur le son de la précédente décennie. Mais lui s’en moque et poursuit son chemin, revenant même à ses premières amours Kraftwerkiennes. On le reverra un jour sous les spotlights, c’est sûr.

Alexander Kowalski, le geek berlinois

C’était à Berlin au début des années 2000, avant Bpitch Control, avant le Berghain, avant tout le renouveau techno. Un label était revenu à une techno plus mélodique, plus épique, au sortir d’années marquées sous le sceau de la boucle qui tue et de Jeff Mills. Ce label nommé Kanzleramt comptait dans son écurie quelques-uns des artistes les plus excitants du moment : Heiko Laux, Johannes Heil, Diego… Mais le plus doué d’entre-eux était sans doute ce petit rouquin à lunettes, qui avait parfaitement digéré la première décennie techno pour l’amener vers quelque chose de plus pop, de plus accessible, tout en restant musicalement honnête et intègre. Alexander Kowalski, son vrai nom, s’était fait remarqué en l’espace de quelques albums et avait le monde à ses pieds. Et puis la vague électro a tout emporté. Et aujourd’hui, sa techno un poil trop mélodique pour l’air du temps n’a pas encore retrouvé sa place.

Jack de Marseille, l’orfèvre des platines

On n’allait pas conclure ce papier sans parler d’un Français ! Il faut dire que pas mal de DJ’s historiques de la scène hexagonale ont disparu depuis longtemps des radars. Stephanovitch, Guillaume la Tortue, Kriss, Armand, Brainwasher, Arnaud l’Aquarium… Vous devenez quoi les gars ? Le phénomène touche aussi les plus célèbres d’entre eux. Comme Jack de Marseille, qui, s’il n’a jamais cessé de s’investir et de tourner, n’a pas retrouvé la place qu’il mérite. Il y a quinze ans notre homme partageait l’affiche avec les plus grands, jouant à l’international devant des milliers de personnes. Aujourd’hui on trouve sur Youtube des vidéos de lui mixant dans des bars de plage ou d’altitude genre la Folie Douce ! Pourtant il n’a pas ménagé ses efforts, s’améliorant en tant que producteur - son point faible jusque-là - comme en témoigne l’album Inner Visions sorti en 2009, hélas passé inaperçu !

Nicolas Bresson