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Et si la techno n’avait jamais existé ?

Et si la techno n’avait jamais existé ?

La techno, vaisseau-amiral de la musique électronique, est la dernière véritable révolution en matière d'innovation musicale, qui a fini par influer sur tous les autres styles. Sans cette étincelle de génie, comment se porterait le monde aujourd'hui ?

Ni mieux ni pire, certainement, et on imagine que sur plein d’aspects, il ressemblerait au monde dans lequel nous évoluons aujourd’hui, avec ses compagnies low-cost, ses bagels bio et ses manies vestimentaires plus ou moins pertinentes. Ce qui se passerait dans nos oreilles, cependant, serait radicalement différent, dans toutes les strates musicales… Et la structure sociale de certaines communautés, voire de certaines villes, aurait un tout autre visage.

2014, année néo-soul

Imaginez le tableau. Alors que la techno et l’électro façonnent, voire définissent le paysage événementiel, sans cette innovation, votre été serait un poil différent.

Pour sa deuxième année d’existence, le Weather Festival a mis les petits plats dans les grands : Manu Le Malin, pape du speed-punk depuis 20 ans, et Ricardo Villalobos, l’indéboulonnable chilien qui défend une version douce-amère de la bossa nova, partagent l’affiche avec Mount Kimbie, plutôt branché musique concrète. Sans parler des darons du revival soul de Detroit des années 80-90, qui viendront mixer leurs maxis dégottés chez Planet E, qui s’est imposé comme le label majeur en la matière. Bref, va falloir être en forme et prévoir les bouchons d’oreilles, ça joue jusqu’à 23h30.

Les Eurockéennes, elles, ont décidé de caler Skrillex en tête d’affiche. Si la version du power rock distillé par Sonny Moore et par son backing band constitué d’anciens membres de Korn n’est pas du goût de tout le monde, il est du genre à vite faire oublier tout ça dès qu’il commence à jouer devant son public (qui devrait être aux anges si les Pixies montent sur scène pour jouer leur morceau collaboratif “Until it’s Gone”). à Calvi on The Rocks, ça sera pop à tous les étages, Quant à We Love Green, on attend beaucoup de la grosse programmation folk-rock qui jouera vite et fort pendant deux jours au Parc de Bagatelle. Astropolis et les Vieilles Charrues, comme d’hab, feront la promotion de la nouvelle vague de la musique bretonne.

Blague à part, Skrillex avant Skrillex, c'était ça.

Les outils sociaux sans leur raison d’être

Depuis que SoundCloud est apparu, c’est la révolution en matière d’usages musicaux et de promotion : n’importe quel groupe peut désormais dévoiler certains morceaux de son nouvel album à ses fans, voire de partager sa dernière reprise d’un confrère qui s’apprête à sortir un EP dédié à cet exercice de style. Les DJ’s à succès possèdent aussi leur cover band qui leur permet de donner une vision alternative des morceaux qu’ils aiment, pour se faire un peu de pub. On trouve même des concerts à écouter gratos un peu partout sur le Net !

Le numérique au service du passé

N’importe quel musicien vous le dira : depuis que les outils numériques ont commencé à pénétrer les studios, tout est devenu plus facile. Synthétiseurs de sons de guitare, contrebasses digitales et batteurs automatisés ont clairement fait progresser l’efficacité du travail en studio (même si les batteurs l’ont un peu mauvaise). Du coup, il suffit de très peu de temps pour mettre en boîte un album composé en amont, comme l’a récemment expliqué Gesaffelstein, dont le premier album Aleph, vibrant hommage au post-punk de Joy Division avec un petit côté Gainsbourg, a réussi à sonner à la perfection grâce à tous ces outils.

Certains, au contraire, jouent la carte de l’humain dans un monde qui, il est vrai, tourne à 100 à l’heure. C’est le cas des Daft Punk, dont le dernier album en date, Random Access Memories, invoque un paquets de grands artificiers de la musique enregistrée, de Nile Rodgers à Pharrell Williams. On remarque un tournant similaire dans la production télévisuelle et cinématographique, qui n’hésitent pas à remettre de grandes doses de rythm’n’blues et de musique classique dans leurs discours sonores respectifs (le jingle du JT de France 2, réalisé par le crooner du R'n'B alternatif Brodinski, est un bel exemple en la matière).

Les meilleurs endroits, toujours les mêmes

The new place to be ? Après une période d’or pour Londres, on n’en finit plus de redécouvrir Paris et Rome, dont les nombreux auditoriums, construits en banlieue, attirent un nouveau type de public (à Paris, les soirées Blank réussissent à faire bouger une jeunesse en quête de sensations sonores jusqu’à Bobigny pour se coller la tête dans ces fameuses soirées free jazz dont ils ont le secret). Luxembourg et Florence n’ont pas dit leur dernier mot. Après une courte période d’euphorie créative qui a suivi la chute du Mur, Berlin n’a jamais vraiment réussi à redécoller, et même si elle reste l’une des places fortes de l’art contemporain de ces 20 dernières années, il semblerait bien qu’EasyJet ait décidé d’arrêter d’exploiter sa liaison entre Paris et la capitale allemande, faute de passagers.

Berlin sans ses clubs, ses artistes déjantés, sa communauté gay et
son activité nocturne, bref, Berlin sans techno, ça donnerait un peu ça.

Mais c’est toujours dans les caves de South London que se passent les expérimentations sonores les plus stimulantes. Depuis quelques années, les amateurs de néo-post-reggae ne boudent pas leur plaisir devant l’émergence du “dubstep”, sorte d’hybride mystique entre trip-hop, dub originel et musique africaine qui ferait un tabac dans tous les clubs d’Albion, Fabric compris. Certains ont cependant eu tendance à dénoncer un énième “effet d’emballement journalistique”, les médias musicaux ayant effectivement à se trouver une raison de vivre depuis ce qu’on a cru être le dernier bouleversement musical de notre ère (le hip-hop, de 1984 à 1986), mais les mauvaises langues sont forcément les plus audibles. Le dubstep, c’est l’avenir !

Épilogue

La techno a mis 10 ans à se structurer et 20 ans à devenir ce qu’elle est aujourd’hui : un mouvement musical intemporel, qui dépasse le simple statut de tendance et dont on entend l’influence dans tous les aspects de notre vie (des jingles télévisés jusqu’aux productions de variété). La composition même de tous les styles de musique moderne s’est vue infléchie par l’apport des rythmiques électroniques. On parle bien d’une révolution, qui a bouleversé le paysage musical, y compris dans sa façon d’en faire la promotion. Et qui aurait laissé la musique dans un certain embarras si elle n’avait pas pointé le bout de son nez, malgré l’invention des outils techniques pour lui donner une consistance.

Bref, c’est un peu grâce à la techno, à la house et aux musiques électroniques en général si on se mange des tonnes de mixes gratuits, si on peut apprécier de nombreuses relectures passionnantes d’un même titre, et si on peut regarder le soleil se lever en dansant pendant la belle saison. On parle bien de la dernière révolution musicale en date, dont le revival n’est qu’une preuve de sa longévité. Reste à voir si la création et la technique vont réussir à s’allier encore une fois, à plus ou moins long terme, pour remettre un coup de pied dans la fourmilière. Car les marges sont libres.

Sans cette étincelle de génie qu'a été la techno, comment se porterait le monde aujourd'hui ?