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Give Me Back The Night: Luz

Give Me Back The Night: Luz

Le dessinateur Luz, pilier de Charlie Hebdo, dévoile l’envers de ses nuits, entre restaurants africains, rencontres improbables et clubs interlopes.

Les Mégret gèrent la ville, Les Sarkozy gèrent la France, Cambouis… Tous ces albums rappellent que l’ineffable Tourangeau de naissance Luz est au sein de Charlie Hebdo un féroce observateur de nos mœurs politiques et de notre société. Et en grand amateur de musique, il s’est révélé avec King Of Club, Claudiquant sur le dancefloor ou encore J’aime pas la chanson française comme un témoin tout aussi piquant des us et coutumes musicales, en club ou en concert.

Noctambule épanoui et oiseau de nuit presque repenti, il dresse pour nous le tableau étincelant de ses nuits, forcément plus belles que nos jours. Et aussi plus bizarres.

Green Room Session : La première fois que tu es sorti après minuit ?

Luz : Apparemment, ma première boîte de nuit, c’était le ventre de ma mère. L’après-midi, elle me faisait écouter de la soul en posant son casque autour de son nombril. Elle m’a raconté que je donnais pas mal de coups de pieds sur Ike & Tina Turner et sur Julie Driscoll & Brian Auger.

Puis le soir, elle sortait souvent en boîte avec mon père, à Tours, automne 1971. Le jour de l’accouchement, j’ai commencé à me manifester autour de 22 heures. Mais impossible à me décider, à ce que mes parents m’ont raconté. Je pense que je devais me sentir pas trop mal à me tortiller sur le dancefloor de son utérus. Je me suis toujours imaginé le brouhaha extérieur, le tumulte de l’hôpital, le beat de l’électro-cardiogramme, la mère qui ahane en rythme et la voix consolante du père.

Finalement, j’ai bien fait chier mon monde et suis sorti seulement à 8 heures du matin. 22 heures, 8 heures, le même timing qu’une grosse soirée réussie, sauf que la première fois le videur était une sage-femme. En fait je crois qu’on ne « sort » jamais après minuit. On « entre » plutôt dans la nuit. Pour en sortir le jour.

Qu’est-ce que tu aimes dans la nuit ?

Cette sollicitation d’infini. Tu sais à peu près à quelle heure tu y entres, jamais à laquelle tu en sors. Tu peux très bien n’en sortir que le surlendemain. Ce n’est pas parce que tu t’es couché que la nuit est terminée. Tu te réveilles un peu hagard, tu poursuis ta nuit d’un disque downtempo mais répétitif. Un Superpitcher par exemple. Tu peux passer ta journée à redécouvrir le jour encore l’esprit plongé dans les rires, la danse, les rencontres. Tu relis les quelques SMS que tu avais oublié avoir écrits. Tu luttes contre le sommeil au boulot, et tout d’un coup, sans faire gaffe, tu en es sorti.

Dessiner le lendemain est une bagarre contre les séquelles de la nuit. Elle transforme toujours un minimum mon dessin. J’aime la nuit parce qu’aussi le lendemain mon dessin m’échappe.

J’aime ne pas être seul quand je dessine. Les disques sont des bons compagnons de route. La sensation d’une nuit presque blanche est aussi une bonne compagne. Mais je ne sors pas tous les soirs, je bosse aussi la nuit. Dessiner avec le confort de son silence est un moteur d’inspiration tout aussi génial.

Où commences-tu la soirée ?

pop-in_salleEn général chez quelqu’un. Plutôt à deux, avec un ami, une amie, mon amoureuse. Pour poursuivre dans un bar, au Pop In par exemple.

J’aime l’idée qu’une soirée est un agglomérat : d’ambiances, de gens, de musiques. Une sorte de pente qu’on descendrait comme un bousier. On accumule les rencontres ou les lieux pour finir quelque part, dans un endroit imprévu avec des personnes imprévues. De plus en plus vite. Même si je finis simplement chez moi ou chez mon amoureuse avec elle, ça reste de l’imprévu. Allons-nous nous écrouler, papoter encore quelques minutes ou quelques heures, faire l’amour ?... La manière même de faire l’amour à trois heures ou sept heures du matin sera forcément différente en fonction de la soirée qu’on aura passée.

Une chose est certaine, la soirée se termine si quelqu’un propose d’aller au Baron : plutôt aller se coucher que de retourner dans cet endroit.

Quels sont tes co-pilotes de soirée ? 

Des proches forcément. Que l’on quittera à un moment dans la nuit, pour les retrouver.

Ton endroit préféré pour manger un morceau ? 

Le Waly-Fay, un restau africain vers Charonne. Délicieux et pas cher du tout.

 wal-fay

Plutôt concert ou club ? (ou les deux ?) 

La première fois que je suis sorti la nuit à Paris, c’était pour aller voir un concert des Stray Cats au Palace avec mes parents à 11 ans. J’ai gardé ce préalable-là pendant longtemps, jusqu’au jour où j’ai compris que le spectacle pouvait se trouver plutôt dans le public que sur la scène, en 2003, époque interlope du Pulp. Avec un copain, on avait même intitulé un nom de soirée DJ au Pop In « Deux heures moins le quart avant le Pulp ». Aujourd’hui toutes les salles de concerts quasiment glissent vers le club, ça me convient parfaitement.

Plutôt vendredi ou plutôt samedi ?

N’importe quel jour sauf le week-end, dans l’idéal. Pas par snobisme, juste parce que le bouclage de Charlie Hebdo est le lundi. Du coup, passé deux heures du matin, il faut trouver une connaissance qui n’a pas école le lendemain pour poursuivre la soirée. On trouve toujours des warriors…

Tu sors dans quels quartiers de Paris ? 

Je suis plutôt habitué à Bastille-République. Jaime beaucoup le Da Vito, une pizzeria minuscule rue Sedaine derrière laquelle se trouve un bar années 30 secret, le Moonshiner. Un excellent starter. Parfois je me rappelle que j’ai fini la soirée au Some Girls, un bar dévoué au culte des Rolling Stones, rue de Lappe. Let's spend The Night Together...

Il y a des des villes étrangères où tu aimes faire la fête ? 

Définitivement Berlin ! La seule ville où tu peux déambuler la nuit en vélo entre deux endroits sans te faire renverser. Le Berghain est pour moi le véritable temple de la liberté personnelle et musicale, où personne ne te juge en fonction de ton accoutrement, de ton état d’inconscience. Récemment, je suis allé avec mon amoureuse au Kit Kat Club où hétéro, bi, gay, trans et autres se croisent, discutent et dansent. Ce qu’il me manque à Paris, c’est surtout des lieux qui permettent ce genre d’expression individuelle et collective. Des lieux qui créent des créatures que je pourrais dessiner.

Et dans le reste de la France, une ville coup-de-cœur dans laquelle tu as passé des soirées mémorables ? 

Bordeaux est assez idéale. Peut-être parce que c’est une ville très bourgeoise et que par opposition la nuit y est absolument débridée. Le Wanderlust est un petit bar où se concentre la quintessence de ce Bordeaux-là. Et puis il y a Total Heaven, le meilleur disquaire de France, et La Mauvaise Réputation, meilleur libraire du monde.

La nuit a-t-elle déjà été une source d’inspiration, de près ou de loin, pour ton travail d’auteur ? 

Absolument ! Dessiner la nuit, dans les concerts, les clubs est une source inépuisable de personnages. Mais surtout, au fur et a mesure que la nuit avance, que mon état d’esprit se modifie, mon dessin devient de plus en plus abstrait. Le trait se désinhibe, ne cherche plus la ressemblance et se laisse happer par l’énergie du lieu. Combien de fois j’ai ouvert mes carnets de croquis le lendemain sans jamais comprendre ce que j’avais dessiné en fin de soirée. 

Une bande dessinée qui symboliserait la nuit ? 

Le Chant de la Machine de David Blot et Mathias Cousin. Magnifique sur la culture électro du XXe siècle que l’on essaie de faire perdurer dans ce satané XXIe.

bd

Tu as fait de mauvaises rencontres, la nuit ? 

Les mauvaises rencontres ne sont jamais dans les clubs ou les bars, plutôt dans les taxis. Un chauffeur de taxi qui vous cause de politique, se lance dans une diatribe raciste ou homophobe et écoute Rire et Chansons est la dernière personne que vous avez envie de voir en conclusion d’une soirée.

Une fois cependant je suis entré dans un taxi qui avait décidé de faire de sa bagnole l’antichambre d’un club à Ibiza. Au cas où il aurait David Guetta comme client. Malheureusement, le Guetta, c’était moi. Je n’ai jamais entendu de la musique de merde aussi forte !

Tu as fait des rencontres extraordinaires la nuit ?

Un soir au Truskel, j’ai rencontré Fabrizio Moretti des Strokes. On a causé dessin toute la soirée et non musique. Au final on a dessiné tous les deux un énorme minotaure dans le bureau du patron du bar. Le surlendemain je suis arrivé là où il habitait à l’époque avec un rouleau de papier d’1m30 de large sur 70 de long et on a commencé une fresque que l’on a toujours pas terminée. Amis pour la vie.

Qu’est ce que tu rêverais de faire la nuit ?
La nuit, c’est se faufiler dans un rêve. C’est à elle de décider…

Les lieux favoris de Luz

Photo : Jacob Khrist