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Joakim : "We Love Green? Ça devrait être comme ça partout."

Joakim : "We Love Green? Ça devrait être comme ça partout."

Un single avec Luke Jenner (The Rapture), un album imminent et un détour par le festival We Love Green… Le temps d’un échange entre New York et Paris via Skype, Joakim se plie au jeu des confidences.

Voilà plus de quinze ans que Joakim Bouaziz brouille les cartes, balaie un spectre allant du disco au rock, en passant par la musique classique, qu’il a apprise sur les bancs du conservatoire. Tropics Of Love, son nouvel album, ne livre pas la clé du mystère, mais quelques featurings en disent long sur les affinités du Parisien : son nouveau single, "Bring Your Love", est interprété par Luke Jenner, l’ancien chanteur de The Rapture. Tous deux joueront le 31 mai prochain sur la scène du festival We Love Green à Paris. Depuis New York, où il habite, Joakim nous parle de son actualité et de cet événement, dont la philosophie lui est familière.

Dans son ensemble, Tropics Of Love est plus lent que tes précédents albums. C’est notamment le cas de ta reprise du morceau "On The Beach" de Neil Young, très downtempo. As-tu la sensation de prendre un tournant ?

Il y a plein d’interprétations possibles. Mais par définition, le disque est un peu différent des précédents parce que je l’ai fait différemment techniquement. C’est la première fois qu’il y a des collaborations extérieures. Il y a peu d’instruments comme la batterie ou la basse. C’est vrai qu’il y a plusieurs morceaux assez lents. C’est la première chose qui m’a frappé en le faisant. Un jour, j’ai croisé Luke Jenner en studio -c’est là qu’on a commencé à discuter de faire un truc- et je lui ai dit qu’il y avait beaucoup de morceaux lents dans l’album que je préparais. Il m’a dit : « C’est parce que tu vieillis ». C’est drôle comme analyse. J’espère que ce n’est pas ça !

Pas de rupture pour autant, alors ?

Je poursuis toujours la même chose, mais cette fois-ci, j’avais un studio un peu plus limité. J’ai l’impression que soniquement, c’est plus cohérent, plus homogène. J’ai utilisé des instruments que je n’avais jamais utilisés avant, datant de la fin des années 1980 et du début des années 90. Ça donne une couleur qui est différente.

Quels instruments ?

Comme un Korg M1, un synthé plein de sons super new age. Après j’ai utilisé plein de samples du sampleur Fairlight CMI, qu’utilisait beaucoup Art Of Noise. Pas mal de samplers que je n’avais pas utilisés depuis longtemps. Ça influe pas mal sur le son et l’esthétique du disque.

avatars-000000724143-nw6qbk-cropSi tu as utilisé une palette un peu plus restreinte d’instruments, c’est que tu t’es installé à New York et que tu ne pouvais pas déménager tout ton studio. Mais est-ce qu’il n’y a pas aussi, de la part de quelqu’un qui a fait le conservatoire et qui a un bon bagage technique, l’envie de revenir à l’essentiel, de se donner un peu de contraintes ?

C’est justement quelque chose que j’ai apprécié, ce studio plus restreint. J’ai l’impression que je suis arrivé à expérimenter plus rapidement. Ça a toujours été mon problème : j’essaie de recentrer les choses, mais, naturellement, j’ai tendance à vouloir tout essayer. Je tente alors de trouver un équilibre entre ces deux antagonismes. Là, c’était plus facile. Je pense qu’à l’avenir, je me fixerai des contraintes artificielles. Mais je me dis ça tout le temps ça et puis après, je m’ennuie.

Pars-tu d’une idée précise quand tu démarres un album ?

Au départ, il y a quelques idées précises et puis après, quand j’attaque le travail, que ça devient plus concret, en général ça s’évapore totalement. Théoriquement, il y a une vision assez précise, mais concrètement…

As-tu mis du temps à faire Tropics Of Love ?

Non. A part deux morceaux que j’avais commencés à Paris, je l’ai composé assez rapidement, comme les autres. Souvent, j’ai beaucoup de trucs à faire donc ça perturbe le process. Des fois, j’ai besoin d’écouter 150.000 fois ce que je suis en train de faire pour tester la durabilité du morceau, quitte à changer pas mal de choses, pour me surprendre moi-même. C’est peut-être quelque chose qui peut dérouter l’auditeur parfois.

Y a-t-il des albums qui t’ont marqué récemment et dont l’influence se ressentirait dans ton album ?

Timeless [de Goldie, ndlr] ; Metronomy, c’est un très bon groupe ; Jai Paul, même s’il n’a pas vraiment sorti d’album. Après des trucs plus barrés, comme Actress, par exemple ; Daphni. C’est vraiment des trucs qui me semblent vraiment intéressants ces dernières années et qui, je pense, vont faire date.

Il y a peu de dates annoncées pour défendre ton album, non ?

C’est un peu compliqué entre les Etats-unis et l’Europe de tout organiser. En juin, il y a quand même pas mal de soirées en Europe. J’ai envie de jouer l’album, mais je ne suis pas un fanatique de la tournée. Ce qui m’intéresse avant tout c’est d’être en studio. Mais We Love Green, c’est cool comme festival. Je prends des dates seulement si ce sont des dates sympas. (rires)

Y a-t-il des festivals dans lesquels tu as déjà refusé d’aller par principe ?

Je ne pense pas. (Il réfléchit) Je ne suis pas allé à Glastonbury, à cause des conditions pour y jouer: c’est tellement grand que si tu n’es pas une superstar, ce n’est pas la peine. Il y a pléthore d’artistes et on m’avait proposé de jouer un après-midi à 14 h-15 h, à une heure où il n’y a personne. Tu dois trouver ton propre moyen de transport, ton propre moyen de campement sur le site. Je ne me voyais pas prendre un bus avec ma tente, planter ma tente… Tu vas dire je suis un peu snob, il y a plein de gens qui ne regardent pas ça. De toute façon, je n’aime pas vraiment les festivals dans l’absolu en tant que public.

We Love Green est un festival éco-responsable. Par exemple, afin d’éviter que le lieu se transforme en champs de ruine, les couverts conçus pour les repas sont triés et compostés. En quoi ça fait écho chez toi ?

Ça devrait être comme ça partout. Ça me semble absurde qu’il y ait encore de festivals qui ne fassent pas ça.

Pour toi, les festivals, ce n’est pas un peu la jungle ?

Il y a tellement de gens. Même si c’est dans la nature, tu n’as pas vraiment de contact avec la nature. C’est plus un rassemblement d’humains, ils sont là pour faire la fête, pas pour penser à l’environnement. Alors, si on ne force pas un peu le truc, on ne va jamais y arriver.

Toute la nourriture qui est préparée à We Love Green est bio. Consommes-tu ce type de produits ?

Ma mère cuisinait des aliments bio quand j’avais huit ans. J’ai toujours grandi là-dedans. On voit bien la catastrophe que représente l’agriculture intensive en Bretagne, avec les algues vertes et les agriculteurs qui sont dans le déni total. En France, on a un rapport un peu bizarre à l’écologie. Souvent, on va dire que c’est un truc de bobo, mais ça, c’est un faux débat. La question, c’est : « Est-ce qu’il faut pousser ces pratiques pour qu’elles rentrent dans les habitudes ? ». Pour moi, ça devrait être la norme. Et pas tant pour la santé que pour l’environnement…

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We Love Green, c’est aussi une exposition, du mobilier design… Est-ce que c’est important, pour toi, d’intégrer d’autres disciplines à la musique ?

Ça a toujours été quelque chose que j’ai voulu et encouragé, même dans Tigersushi [le label qu’il a fondé, ndlr], un petit peu. Il y a eu des moments, dans l’histoire, où il y avait énormément d’interactions entre l’art et la musique. Aujourd’hui, on est dans une période un peu plus cloisonnée. Si on regarde au début des années 80 à New York, l’art et la musique, c’était quasiment la même scène. Il y avait énormément de passerelles avec le cinéma. Il y avait une scène no-wave musique et une scène no-wave cinéma. Et c’était parfois les mêmes personnes. Je collabore souvent avec des artistes. Je fais des musiques pour des installations, des musées. Je serai d’ailleurs au Quai Branly en juillet.

Et des artistes qui participeraient à ta scénographie ?

Je n’ai pas encore trouvé la bonne personne ou je n’ai pas demandé. J’en avais vaguement discuté avec Xavier Veillhan [un plasticien français, ndlr], mais mener cela de New York, c’est un peu difficile. Il y a aussi une question d’économie. Quand tu rentres dans des scénographies compliquées, ça grimpe vite.

C’est indiscret de te demander pourquoi tu as déménagé à New York ?

110304100936569141C’est un ensemble de raisons diverses et variées, notamment la volonté de changer, une sorte de challenge, c’est quand même une ville super dure. En même temps, je suis super fasciné pas cette ville, alors y habiter, c’est encore plus fascinant je trouve. C’est très enrichissant, c’est très nourrissant mais c’est aussi épuisant. Ma métaphore favorite sur New York, c’est celle du vampire qui te suce le sang mais te donne en même temps un super pouvoir. Il y a beaucoup de choses à vivre ici.