JE RECHERCHE
Un producteur, à quoi ça sert ?

Un producteur, à quoi ça sert ?

Qui sont ces êtres humains cachés en studio qui semblent détenir les clés du son de nos artistes favoris ? Explications.

Après vous avoir fait découvrir le métier méconnu de manager, il est temps de s'attaquer à un autre monolithe de la création musicale : le producteur. On connaît tous leur existence, certains ont même leur petite notoriété historique (de Steve Albini à Philippe Zdar en passant par Rick Rubin), mais quel est leur rôle concret dans la réalisation d'un album ? Peut-on le considérer comme un membre temporaire du groupe pendant ce laps de temps, est-il seulement une simple interface humaine, ou plutôt un conseiller ? Un peu de tout ça à la fois, évidemment, ce qui nous amène à plonger dans un historique riche en exemples, sans oublier de nous poser la question : le producteur a-t-il encore un rôle en 2014 ?

“Produire”, en quoi ça consiste ?

Le terme “production” semble parler de lui-même mais il n’est pas si évident à saisir, notamment dans le monde de la musique. Pourtant, il faut bien prendre ça au pied de la lettre : que ce soit en studio, pour la création d’un album, ou d’une soirée ou d’un festival, il faut des bras et des cerveaux pour amener un projet à terme, lui donner une consistance réelle, souvent par un travail technique, administratif et créatif bien défini.

what-does-a-music-producer-do-2

En studio, l’idée, c’est de laisser au groupe la liberté de ne faire que ce qu’il sait faire : jouer de la musique, et exprimer ses idées. Le producteur, lui, s’occupe de sa partie bien précise : les boutons, l’enregistrement, les types de micros à utiliser pour avoir un son de batterie plutôt “sec” ou “chaud”... Ces multiples détails techniques nécessitent des compétences spéciales pour être transposés en résultats sonores, et le producteur, calé derrière sa console de mix, en est le garant. Ce qui implique une grande connaissance de son matos, du studio dans lequel il bosse (parfois le sien, mais les groupes aux moyens importants louent souvent un studio particulier pour avoir un son spécifique) et de l’âme du groupe pour lequel il travaille.

De l’importance de l’humain

Et c’est là que le relationnel entre en jeu. Pour que tout le monde puisse travailler en bonne intelligence et obtenir des résultats, le courant doit passer, et chaque groupe ayant sa façon de travailler et de communiquer, le producteur ne sera jamais compétent s’il néglige le temps passé avec le groupé à échanger, proposer, débattre, pour obtenir un résultat sonore qui convienne à tout le monde. Et certains musiciens n’étant pas les meilleurs communicants du monde pour expliquer ce qu’ils veulent, un décodeur mental est parfois nécessaire...

kanye-west-studio-e1371143406138Notez bien, ici se situe l’embranchement fondamental qui distingue les “types” de producteurs ! En effet, c’est lors de ces échanges entre les artistes et le producteur que la teneur d’un album peut se définir, et que le rôle du producteur peut passer de “anecdotique” à “prépondérant”. Un prod’ compétent, disponible et effacé se mettra totalement au service du groupe, et n’aura quasiment aucune influence sur le résultat final qui sera peu ou prou celui que les musiciens avaient en tête au départ. Et ce, même si ce groupe n’a pas assez de recul pour faire des choix pertinents sur certains détails sonores… D’autres, au contraire, mettent leur expérience en avant pour “porter” le travail de production, proposer des prises de son originales aux artistes, les pousser dans leurs retranchements pour qu’ils sortent le meilleur d’eux-mêmes, cette implication pouvant aller jusqu’au travail de composition, normalement en dehors du giron de la production.

Entre le simple “pousse-bouton” et le producteur despotique que l’on vient voir pour profiter d’un type de son particulier, il y a évidemment toute une ribambelle de façons de travailler et d’attitudes qui définissent le travail concret de production en studio. Les exemples ci-dessous prouvent à quel point ce travail peut être appréhendé de mille façons différentes.

Nigel Godrich, le “sixième membre”

Rendez-vous compte : depuis 1995, pas un seul album de Radiohead n’a été produit sans Nigel Godrich. La seule fois où le quintette d’Oxford a tenté de s’émanciper de son producteur fétiche, c’était pour mieux le retrouver après un échec cuisant. Si le jeune quadra a poussé les boutons pour Air, Beck ou Travis, on le considère comme un membre à part entière du groupe de Thom Yorke, dont il a défini le son si particulier. Voilà un destin rare dans celui d’une carrière de groupe, et c’est tout naturellement que Godrich s’est fait embarquer, cette fois-ci dans la lumière, dans le side-project de Yorke, Atoms For Peace.

Steve Albini, le franc-tireur

On le connaît pour sa franchise et ses prises de position radicales : on se rappelle de sa récente sortie sur le streaming musical ou de sa lettre à Nirvana avant de produire In Utero. Steve Albini a ses méthodes bien à lui, son matos, et si vous voulez faire produire votre prochaine démo par l’Américain, il va falloir s’accorder à son fonctionnement. C’est l’un des rares privilèges d’un producteur culte : on vient le voir pour profiter du “son” pour lequel il est talentueux. Et Albini, son créneau, c’est l’analogique, les amplis de guitare qui crachent, bref, l’authenticité.

Rick Rubin, l’entrepreneur

On connaît tous sa barbe imposante, mais peu de gens savent que Rick Rubin a excellé dans deux genres différents : le rock et le hip-hop. Slayer, c’est lui. Les Beastie Boys et le Black Album de Jay Z, c’est lui aussi. Def Jam (oui, le label culte), c’était lui avant qu’il ne se fasse évincer et qu’il monte American Recordings, avant un passage à la tête de Columbia. Et Blood Sugar Sex Magik des Red Hot Chili Peppers, idem, c’est lui. Time l’a même placé dans son top 100 (2007) des personnes les plus influentes du monde ! Pour un type dont la réputation est surtout de “dégraisser” la composition en supprimant les morceaux de tous leurs chichis, c’est plutôt pas mal. Son secret ? Se faire aimer des groupes, et réussir à les engager à 100% dans leur travail. Et avoir les dents longues, aussi.

tumblr_msvbyyU0hQ1sq4eiqo1_500

Danger Mouse, Timbaland et les autres

Voilà un univers dans lequel le terme de “production” prend une autre dimension : la musique inorganique, à savoir l’électro-pop, le R’n’B et tout le tralala. Évidemment, c’est une autre histoire : une chanteuse comme Rihanna étant avant tout interprète et ne composant pas ses rythmiques comme le font certains artistes hip-hop, le producteur joue ici un rôle éminemment plus artistique. Si l’exemple ci-dessus est particulier, la Barbabienne bossant avec une armada de producteurs, on connaît évidemment tous Timbaland, qui a créé le tapis sonore nécessaire au succès de Justin Timberlake ou Aaliyah. Sans parler des Neptunes (le duo de producteurs dont fait partie Pharrell Williams) ou de Danger Mouse qui, en plus de faire partie de plusieurs groupes qu’il produit (de Gnarls Barkley à Broken Bells), a bossé pour The Black Keys, Electric Guest ou encore Beck. Souvent crédité comme co-auteur.

Sur le même principe, il va de soi que de nombreux artistes ayant un son bien défini se retrouvent parfois à “prêter” leur patte à des voix qui nécessitent un tapis sonore, c’est évidemment le cas de Diplo avec Santigold ou M.I.A., de Flying Lotus avec Mac Miller ou, plus récemment, de SOHN pour Banks et Kwabs.

Paul Epworth, le faiseur de tubes

00221917e9c410a2b6cf5aDans ce petit business, il y en a qui enchaînent mieux que d’autres. Ce producteur anglais de 39 ans possède un tableau de chasse impressionnant, et on imagine qu’il doit posséder des disques d’or jusque dans ses toilettes. Grâce à son travail pour 21 d’Adele (qui comprend le tube “Rolling In The Deep”), il a quatre Grammies sur sa cheminée. Mais il a aussi collaboré avec Coldplay, John Legend, The Rapture, Cee-Loo Green, Bruno Mars ou encore Azealia Banks. Il fait également partie de la puissante Music Producers Guild qui représente les intérêts de la profession, ou du moins de sa frange la plus mainstream. Pas vraiment le petit bidouilleur de sons du coin…

Un producteur en 2014, ça sert à quoi ?

À rien, diront les “home studistes” les plus autodidactes. C’est un fait : aujourd’hui, avec l’avènement du tout-numérique et la démocratisation du matériel de home-studio, il revient de moins en moins onéreux et de plus en plus facile, pour un groupe émergent, de faire le boulot soi-même pour sauvegarder les coûts de production et les réinvestir dans d’autres aspects essentiels (de la promo à la tournée). Des logiciels comme Pro Tools, Cubase ou Logic Audio sont plus intuitifs qu’avant, on peut facilement les contrôler avec des boîtiers externes prévus à cet effet… Quelques boîtes à oeufs pour insonoriser le garage et c’est gagné.

Évidemment, tout n’est pas aussi simple et le résultat ne sera jamais le même qu’avec un environnement professionnel, et avec les équipes qui vont bien. Disons qu’il est juste techniquement possible, voire même facile, de produire un album sans aucune aide extérieure en 2014. De là à faire correctement le boulot, il y a un gouffre qu’on ne franchira pas. Ce maillon, s’il veut toutefois ne pas sauter à moyen terme, devra tout de même opérer un bilan de ce qu’il a à offrir aux artistes, et des évolutions possibles dans le futur : y aura-t-il encore de la place pour les “pousse-boutons” d’ici 5 ou 10 ans ? Faudra-t-il s’impliquer davantage dans les projets ? L’avenir nous le dira.

Photo: Timbaland, Swizz Beatz, Jay-Z, Rick Rubin et Pharrell travaillant travaillant sur Magna Carta Holy Grail.