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Le nouveau visage du Dubstep

Le nouveau visage du Dubstep

Ceux qui ont découvert le terme “dubstep” ces derniers mois en ont des frissons dans le dos. Une nouvelle machine de guerre sonique, commandée de main de maître depuis l’autre côté de l’Atlantique, semble vouloir tout écraser sur son passage, avec force et fracas. Cadeau de l’Amérique à ses cousins, ce mutagène risque bien de faire des ravages parmi les fournisseurs officiels de basses officiant sous les longitudes du vieux monde. Nous sommes en 2012, et Skrillex blinde un Zénith de Paris. Que s’est-t-il passé pour que le dubstep puisse à ce point changer d’apparence ?

Les origines

Un rapide flash-back s’impose. Le dubstep, “né” à Londres au milieu des années 2000, est plutôt le fruit d’une évolution de plusieurs mouvances de l’époque (le grime, le UK garage...), fondant les bases de ce qui deviendra un style à part entière. Défendu par une poignée d’artistes et de médias alternatifs (dont la maintenant culte radio Rinse FM), le dubstep va rapidement se faire une place grâce à l’utilisation novatrice de sonorités et de modèles qui le définiront. Parmi eux, la fameuse basse modulée, qui s’appellera plus tard “wobble”, et qui constitue encore aujourd’hui la caractéristique quasi incontournable d’un morceau dubstep. Le rythme, généralement toujours autour de 140 battements par minute, oscille entre la lourdeur massive du hip-hop et les syncopes de la house anglaise. Enfin, on y croise très régulièrement des références directes au dub, dont il est en partie le descendant urbain et futuriste. Voilà pour le génome, le morceau ci-dessous devrait vous aider si vous avez raté un épisode.

Sans parler de son à proprement parler, l’une de ces caractéristiques du dubstep, comme beaucoup d’autres styles de musique underground, est que ses acteurs refusent catégoriquement de le voir dénaturé. Il a donc persisté ainsi durant plusieurs années, les changements se faisant subtils : les ambiances ont doucement laissé la place à des morceaux qui gagnent en puissance, dans lesquels la basse mange de plus en plus de place dans le spectre sonore. Benga, Skream et beaucoup d’autres pionniers du dubstep anglais suivent tranquillement la mouvance. La nouvelle génération, dont font partie des artistes comme Caspa ou Rusko, assument d’autant plus leur côté plus “catchy”, même si les références sonores d’origines sont toujours revendiquées haut et fort. Une évolution à la temporalité lente, qui ne saurait justifier à lui seul l’explosion fluorescente qui nous fait tourner de l’oeil aujourd’hui.

Skrillex, l’accélérateur brostep

L’explication, pour une grande partie, réside dans l’émergence d’un seul homme, et de la scène dont il fait partie. Skrillex, s’il représente une valeur aux taux de popularité exponentiellement croissant en Europe, a déjà conquis les États-Unis à coups de bulldozer. Pas d’album pour l’instant (seulement des EPs, un long-format doit arriver au printemps), mais déjà trois Grammy Awards à son actif. On peut avoir la haine contre Sonny Moore, il doit probablement n’en avoir cure. Ce jeune producteur (24 ans au compteur), qui a fait ses armes dans le groupe d’emo From First To Last, possède une culture de l’efficacité que personne, dans la scène dubstep européenne, n’a eu envie de revendiquer aussi fortement. Skrillex, dans sa jeunesse, a vécu avec Korn et Prodigy dans les oreilles, deux entités musicales qu’il respecte encore énormément aujourd’hui (il a d’ailleurs bossé avec Korn sur leur dernier album sorti l’année dernière). Leur sens de l’entertainment furieux, surtout en live, a laissé des traces indélébiles chez le jeune homme. Sa version du dubstep ?

Certains crieront au génie fédérateur, d’autres aux sirènes peu subtiles d’un mauvais goût assumé. Les fameux “wobbles” se mutent en grognements sauvages dignes des riffs, violents et accrocheurs à la fois, d’un nu-metal pourtant tombé aux oubliettes. Les mélodies touchent dans le mille sans prendre de chemins détournés, les voix sont mises en avant pour rajouter la dose de pop nécessaire, bref, la recette dubstep est “boostée”, pour la rendre accessible à des foules qui n’y auraient pas prêté attention jusqu’à présent. Cerise sur le gâteau : pourquoi ne pas carrément lâcher une rythmique totalement club de temps en temps, tout en gardant les caractéristiques citées plus haut ? Aucun problème, puisque aucun scrupule : le dubstep “1.0” est maintenant ringard, vive le brostep, son enfant bodybuildé.

L’explosion d’une culture populaire de la musique électronique “à l’américaine” a forcément aidé l’accession au pouvoir de Skrillex, qui a lui-même alimenté cette ferveur. Avec Steve Aoki et Deadmau5, deux de ses confrères à l’arsenal de basses bien garni (sans nécessairement officier dans le dubstep), ainsi que nombre de seconds couteaux prêts à s’engouffrer dans la brèche, il écume sans sourciller les stades du Midwest, des USA en général, voire du monde entier. Ces assemblées gigantesques donnant ainsi du bonheur en barre à des cohortes de “candy ravers”, nouvelle génération de kids aux apparats fluorescents, au t-shirts “dub motherfickin’step” et aux glow sticks autour du cou. Génération préfabriquée, certes, qui s’abandonne aux plaisirs de l’électro sans demi-mesure, chaque “drop” (moment fatidique où la basse est libérée de son enclos après une montée en pression de circonstance) donnant lieu à des accès de folie.

La traversée de l’Atlantique

En Europe, on reste cependant bien loin de cette explosion populaire, le dubstep restant produit par des types à capuche, envoyant du son dans des clubs underground, avec cette intégrité qui maintient le style au sein d’un cercle d’initiés. Mais fatalement, Internet a fait son boulot : “Scary Monsters & Nice Stripes”, morceau tiré de l’EP du même nom, s’est rapidement refilé comme une patate chaude chez les kids, ouvrant ainsi le terme “dubstep” à une frange plus adolescente de clubbers. Avril 2011 : le Social Club (Paris) programme Skrillex, sans trop savoir de quoi il retourne : les gérants se retrouvent avec 2000 personnes sur les bras, le club est bondé, la tension est palpable. Un an plus tard, Sonny Moore fait donc le Zénith de Paris, et c’est déjà complet. Son nouvel EP “Bangarang” résonne aussi fort que les précédents, son avenir, s’il pourra s’avérer éphémère, est en tout cas parti pour être radieux ces prochains mois, ce fameux album dont tout le monde parle sans oser l’imaginer risquant de râtisser large.

Depuis l’explosion du phénomène Skrillex, “ceux qui savent” ont également anticipé le mouvement. On peut voir éclore plein de points roses sur la carte du dubstep, représentant les producteurs ayant clairement pris cette voie de l’efficacité avant tout. Parmi eux, une poignée de producteurs anglais, la patrie mère du mouvement. Flux Pavilion, Doctor P ou Nero, chacun dans leur style, se sont lancés dans la vague. Il serait impossible de ne pas citer Borgore, producteur israélien qui, s’il prônait il y a peu un dubstep archi-violent, presque caricatural, vient de prouver avec son dernier EP “Flex” qu’il y avait de la place pour lui dans la nouvelle famille “brostep”, qui accueille de plus en plus d’adeptes. 

2012 risque bien de sonner l’avènement d’une nouvelle génération d’artistes (Feed Me, Zedd...) qui continueront à alimenter cette branche du dubstep, qui assume de plus en plus sa quête du “drop” universel qui mettrait tout le monde d’accord. On risque peut-être de s’essoufler avant, ceci dit, mais cette nouvelle fulgurance reste phénoménale, parfois extrêmement difficile à encaisser, mais néanmoins passionnante à plus d’un égard.

Mathias Riquier