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Le mur du deuxième album

Le mur du deuxième album

Ils étaient en haut de l'affiche quand sortaient leurs premiers albums, on leur prédisait un avenir plus que prometteur, et c'est au moment de passer la seconde que ça bloque. Moins de visibilité, effet de surprise dissipé, ils se retrouvent en quelque sorte « boudés » par les salles et les festivals. La faute à qui ?

L'effet de surprise

Créer la surprise n'est bien évidemment pas à la portée de tous, loin de là. Mais la plupart des artistes s'accorderont cependant à le dire : faire marcher un premier album, c'est bien, rayonner avec un second, c'est mieux, et c'est toutefois beaucoup plus compliqué : « le deuxième album est un écueil pour beaucoup de groupes. Soit tu le sors trop tôt et les gens n'ont pas eu le temps de t'oublier. Soit tu le sors trop tard, et ils t'ont réellement oublié. Si c'est trop proche dans le style, on te dira que c'est "la même chose", au contraire si tu t'éloignes un peu trop on te dira que ce n'est "plus le même groupe". Le deuxième album est un cap, un peu comme les trois ans d'une relation sentimentale » explique Clément Daquin, tête pensante et penseuse de ALB (photo ci-dessus), qui est pourtant l'exception qui confirme la règle. En effet le bonhomme surfe sur de bonnes vagues en ce moment avec la sortie de son deuxième album Come Out ! It's Beautiful. Il vient de signer dans une major et son « Whispers Under The Moonlight » a déjà fait une bonne dizaine de fois le tour de vos télévisions dans une pub Peugeot. 

Ce n'est pas le même son de cloche du côté de Fortune qui peine encore à imposer son excellent Blackboard : « quand on a commencé en 2007, il y avait assez peu de groupes qui jouaient de l'electro-pop. Et puis au fur et à mesure, on a vu arriver énormément de groupes dans ce style. Ils ont tous sorti leurs albums ces dernières années. Et là clairement, c'est l'embouteillage… » confie Lionel Pierres, qui avait pourtant réussi à créer la surprise il y a quatre ans avec Staring At The Ice Melt : « de nombreux artistes émergent grâce à un mini buzz, et font leur bonhomme de chemin. C'est ce qui s'est d'ailleurs passé pour nous sur le premier album : nous avons fait plus de 70 dates entre la France et l'étranger, sans compter les DJ sets. Avec ce nouvel album, nous ne sommes plus dans cette catégorie, mais nous ne sommes pas non plus dans celle des groupes qui remplissent des salles ras la gueule ».

Ni « nouveaux », ni trop « gros »

Ce qu'il faut donc comprendre, c'est qu'on a vite fait de se retrouver dans un entre-deux bancal. Il n'y a qu'à voir la plupart des programmations des festivals pour constater une certaine homogénéité. D'un côté les nouveaux qui ont fait le buzz comme Fauve (vingt Bataclan et plus d'une vingtaine de festivals cet été), ou Woodkid (plus d'une dizaine de festivals), et de l'autre les mastodontes dont aucun programmateur ne saurait se passer, comme Metronomy.

Problème, entre ces deux extrêmes il ne reste que très peu de places à ces groupes à qui on promettait, jadis, un futur radieux : « depuis quelques années, la polémique enfle à l'annonce des line-ups des festivals. Beaucoup pointent du doigt les programmateurs à propos de l'"uniformisation" des affiches. Il n'y a pas longtemps j'en ai parlé de manière plus approfondie avec un programmateur qui nous avait fait jouer en 2010. Il avait aimé l'album et le concert. Il m'a dit : " oui j'ai eu le nouvel album, il est cool, mais je ne vous ferai pas rejouer, c'est normal il y a plein de nouveaux groupes, donc priorité à la nouveauté" » raconte Lionel, qui admet cependant que quelques petits festivals parviennent encore à conserver leur singularité.

Le soucis, c'est que ce ne sont pas ces festivals qui donnent de la visibilité à nos artistes et donc, qui les font vivre : « tu te retrouves sur la route ou en studio, tu apprécies parce que tu joues de la musique avec tes potes, devant des gens enthousiastes, tu vois du pays, tu dors parfois dans des hôtels quatre étoiles, et puis tu relaies fièrement tout ça sur Instagram ! Mais une fois rentré chez toi, tu te demandes comment tu vas bien pouvoir payer ton loyer. C'est très paradoxal ».

Le symptôme d'une société consumériste ?

On le sait, tout ça c'est aussi et surtout du business. Avec l’émergence d'Internet et plus particulièrement du streaming, les ventes physiques d'albums n'ont fait que chuter ces dernières années. Internet et Soundcloud c'est bien, le problème étant qu'il n'y a plus véritablement de filtre entre l'artiste et l'auditeur. Dans une société du tout-tout de suite, il n'est donc pas étonnant de voir de plus en plus de groupes aux carrières éphémères : « de nos jours, les sorties d'albums sont systématiquement précédées d'un plan de communication assez laborieux (teasing, premier morceau, premier clip, deuxième morceau, deuxième clip etc…) accompagné d'idées plus ou mois pertinentes et/ou originales. Le but étant de faire parler de soi et de son projet coûte que coûte pour sur-nager parmi la masse d'artistes qui émergent chaque jour. Et bien souvent, les montagnes déplacées pour attirer l'attention du public accouchent de souris… » explique Lionel Pierres qui, sans engager la parole de ses camarades musiciens, dresse un constat assez alarmant : « je ne peux pas me permettre de parler à la place des autres, mais ce que je constate c'est que beaucoup sont déstabilisés par cette ambiance anxiogène. Par moment, j'ai tendance à penser que ce métier n'est plus vraiment considéré, qu'il devient un simple hobby. »

Les médias ont besoin de nouveaux artistes pour se démarquer, les salles se doivent d'être remplies et forcément, derrière, les festivals suivent en choisissant l'option « confiance », avec des artistes qui ont rempli leurs salles pendant leurs tournées. Un système qui se mord la queue en quelque sorte, particulièrement bien synthétisé par ce programmateur avec qui le chanteur de Fortune a discuté : « il ne faut pas le prendre personnellement, tout ça c'est du business. Peut-être que vous serez les prochains. Ça n'a rien à voir avec de l'artistique, c'est seulement du biz. »