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Sound Pellegrino, Marble Music : ces labels en ligne qui réussissent

Sound Pellegrino, Marble Music : ces labels en ligne qui réussissent

En des temps immémoriaux, à l’époque où l’industrie était indubitablement liée à un support physique (peu importe sa taille ou sa couleur) destiné à créer un bénéfice, les labels étaient un vecteur indispensable pour tout artiste un tant soit peu ambitieux. En 2012, l’ambiance semble être au lendemain de fête : qu’on soit musicien patron de label, gagner sa vie avec un tel modèle économique, à moins de nager dans le bassin des gros poissons, est tout bonnement impossible. Au vu de la vivacité de la scène électro hexagonale en ce moment, on peut se poser des questions : mais comment fait ce microcosme pour tenir debout et créer une telle dynamique malgré la situation ? La réponse en deux exemples. Sound Pellegrino et Marble Music ne vendent pas de disques, car ils ne sont pas là pour ça. Leur truc, c’est de dynamiter les conventions de l’intérieur.

Fin de règne

Ces labels sont presque frères de sang : ils sont tous deux nés des cendres d’Institubes, l’un des labels électro les plus influents en France durant les années zéro. Fondé en 2003 par une clique d’acharnés, dont Teki Latex, à l’époque encore affilié à TTC, ainsi que le DJ/Producteur Tacteel, il va tourner à plein régime en 2006/2007, notamment avec la sortie du maintenant culte Epiphanie, excellent premier album de Para One qui gravera son talent dans le marbre. Niveau EPs, n’en parlons pas : Institubes est un catalogue de hits en puissance, trop avant-gardistes pour être vendus à grande échelle, juste assez pour faire flamber les clubs. À ce petit jeu là, le tout jeune Surkin est un client de premier ordre : tout le monde se souvient de son “Radio Fireworks” sous 220V.

Artistiquement, rien à dire : Institubes avait tout compris, et reste aujourd’hui un exemple incontournable de défense d’une esthétique sonore, coûte que coûte. Évidemment, vendre des singles et des EPs pointus et destinés à une élite mélomane, même lorsqu’une référence buzze bien, ça ne fait vivre personne. Après une lutte de tous les instants contre la fatalité, Émile Shadidi et Jean-René Étienne, garants du label, mettent la clé sous la porte en 2011.

Cure de jouvence

Avant cela, Institubes a eu un enfant. Comme par une sorte d’instinct de survie de son leitmotiv premier, nous semble-t-il maintenant qu'on y repense aujourd’hui. Teki Latex, l’un des artistes à la base du projet, co-fonde, avec son ami de longue date DJ Orgasmic, un entité semi-détachée du vaisseau amiral, nommée Sound Pellegrino. Ce label 100% online se donne pour mot d’ordre d’éviter à tout prix l’auto-parodie, en cherchant une voie de traverse pour la musique club, coincée à ce moment là (en 2009) entre techno minimale et tubes maximalistes réunis sous la bannière sanglante de “turbine”. Pour expérimenter, le mieux est de voyager léger : les sorties ne sont donc jamais pressées, Sound Pellegrino étant davantage un laboratoire sonore dirigé par des potes qu’un véritable label au sens administratif du terme. Et c’est ça qui fera sa force. 2011 : Institubes se meurt, Sound Pellegrino s’élève. Le label, qui s’émancipe alors en quittant son statut de filiale, intensifie ses efforts en multipliant les sorties (Cubic Zirconia, le jeune Panteros666 échappé du Club Cheval...), capitalisant sur un catalogue déjà solide. On y croise d’ailleurs un EP de Para One... Le monde est décidément petit. 

Pour l’amour du son

Cette dynamique resserrée, cette envie de faire avancer une structure qui défend avant de vendre, c’est également le leitmotiv de Marble, label fondé en 2011 par le même Para One, Surkin et Bobmo. Pour avoir une structure pour sortir leurs projets personnels, déjà, mais aussi pour permettre toutes les collaborations possibles, le plus souvent entre potes. Teki Latex passera donc y faire un tour (l’EP 5th Dimension), on y retrouve également Myd, Canblaster et Sam Tiba, les trois autres membres du Club Cheval. Inutile de compter : Marble écume les sorties à un rythme effréné, la fréquence mensuelle étant souvent dépassée. Les deux labels s’expriment régulièrement derrière les platines, en répandant la bonne parole via une série de podcasts. La Sound Pellegrino Thermal Team (Teki + Orgasmic) s’occupe de livrer des nouveaux épisodes qui se retrouvent régulièrement en haut des charts iTunes, les Marble Mixtapes, mixées quant à elles par l’un des producteurs du catalogue déjà vaste du label, se refilent également comme des petits pains. Le public, fervent amateur de ce genre d’initiatives, répond présent en guettant avec d’autant plus de vigilance chaque nouvelle sortie. Futé.

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Un autre monde musical est possible

Ces tonnes de bonne musique ne seraient-elles pas mieux mises en valeur dans un boîtier cristal, au chaud dans un rayonnement de disquaire ? Si certains le pensent, les différents fondateurs de ces deux labels n’ont pas l’air de s’en soucier outre-mesure. Structurellement, les directeurs artistiques sont également les gérants, la mise en vente de la musique signée est simplissime, et avant tout destinée à une frange de mélomanes passionnés, détenant un pouvoir d’opinion. Faire vite et bien, pour que la musique fuse, voilà l’idée. Les morceaux estampillés Marble et Sound Pellegrino sont connus de toute une clique d’oiseaux de nuit, ils retentissent bien au delà des portes des clubs parisiens... Bref, c’est une passionnante OPA sur le monde de l’électronique qui s’opère en douceur. Au final, qui réussit à manger grâce à ces deux labels ? Directement, personne. Mais Das Glow, les High Powered Boys ou Savage Skulls ont une santé artistique de fer, et sont de toutes les soirées, leur motivation pour jouer partout et tout le temps faisant plaisir à voir. Un succès fait maison. Et une fois encore, dédié à la musique avant tout : Sound Pellegrino, avec ses Crossover Series réunissant une jeune pousse et un artiste confirmé sur un même EP, tente des collaborations que personne n’aurait osé rêver.

Sound Pellegrino et Marble sont-ils victimes de leur succès ? Le fait est que, maintenant que leur nom résonne avec aisance dans le paysage musical, les amateurs de musique, eux, espèrent pouvoir ranger un beau vinyle de l’un de ces labels dans leur collection personnelle. Sound Pellegrino s’apprête à passer le pas : son co-boss Teki Latex a annoncé l’imminence de séries limitées vinyle, destinées aux fans absolus, aux DJ’s et aux collectionneurs. Marble, quant à lui, a osé sauter une marche encore plus grande en sortant le tant attendu premier album de Surkin, USA, en fin d’année dernière. Tromperie ? Surkin étant l’une des têtes de file du label, en plus de représenter un réel espoir pour le futur de la musique de club en France, le risque valait le coup. Pour ce qui est de la suite, il n’est pas impossible que ces deux labels, qui fonctionnent avec les mêmes idées (les pochettes de chaque label suivent une charte graphique bien précise) puissent prendre une formidable ampleur, ou, au contraire, s’essouffler par égarement, à courir trop de lièvres. L’événementiel, nouvelle corde accrochée à l’arc bien garni de Sound Pellegrino, résonnera au début du mois d’avril à l’occasion d’un festival plutôt bien garni. Too much ? Espérons que non, la programmation étant étourdissante. Le pari, en tout cas, était osé, et il est réussi jusqu’à présent : avec Marble et Sound Pellegrino, on parle musique, et rien que musique. Même à notre époque, c’est assez rare pour être mentionné.

Mathias Riquier

http://www.soundpellegrino.net/
http://marble.fm/