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Les survivants de l'ère post-TTC

Les survivants de l'ère post-TTC

Voilà sept ans que le trio de rappeurs le plus connu du paysage français des années 2000 a cessé ses activités sans bruit. Depuis, les individus qui ont eu l'occasion de graviter autour du projet sont plus actifs que jamais, mais Teki Latex, Para One et ses potes ont laissé une empreinte indélébile. Alors que Fuzati revient aux affaires avec DJ Orgasmic pour un album collaboratif nommé Grand Siècle, on fait le bilan : que reste-t-il de la planète rap façon TTC ?

Bilan de carrières

Décembre 2006 : 36 15 TTC débarque dans les platines des (fluo)kids à casquettes, et confirme ce que tout le monde semblait déjà savoir depuis l’avènement de Ceci N’est Pas Un Disque et Bâtards Sensibles : TTC, c’est une belle bande de mecs sympa. Et si tout le monde associe ce patronyme au trio de MC’s que tout le monde connaît (Tido Berman, Cuizinier et Teki Latex), le line-up réel a toujours inclus les hommes de l’ombre, producteurs et DJ’s, dont certains ont même osé prendre le micro pour cet ultime album qui n’a jamais connu de suite… et n’en connaîtra probablement jamais. Pourquoi donc, alors même que TTC n’a jamais splitté ? Parce que ses composantes humaines sont sacrément occupées à faire avancer la musique dans plein d’autres projets.

Cuizinier est probablement celui qui baigne encore le plus dans le rap, tel que TTC l’entendait. Le barbu rouquin aux multiples casquettes de thug a lâché son premier véritable album, Entrée, Plat, Dessert, pas plus tard que l’année dernière. Il entérine ainsi une carrière solo entamée avec sa série de mixtapes Pour Les Filles, et la gestion de l’entité multi-compétente La Pizza Chaude, qui propose les fringues les plus gangsta de Paname.

Tido Berman, par contre, semble plus silencieux que ses collègues. Lui qui a sorti un album solo nommé Jet Lag dans la foulée de l’ultime album de TTC, n’a pas capitalisé sur la dynamique dont il pouvait profiter. Aux dernières nouvelles, il serait également passé derrière les platines, et on le voit nourrir la vibe dans le clip de son compère ci-dessus.

Teki Latex n’a pas arrêté. En gros, voilà le tableau : un album pop-bubblegum (Party de Plaisir), un ultime album de raps fantômes ressortis des tiroirs (Mes pelures sont plus belles que vos fruits, 2009), et surtout une reconversion progressive vers la musique électronique avant-gardiste, via son label Sound Pellegrino, co-fondé avec…

DJ Orgasmic. Lui, qui a sorti sa première mixtape la même année que le dernier TTC, a continué à bosser ses productions, à collaborer avec d’autres représentants de la planète “alt-rap”, avant de se lancer, lui aussi, dans la prod’ électronique via Sound Pellegrino. Aujourd’hui, il fait partie, avec son comparse Teki, de la Sound Pellegrino Thermal Team, diffuseur officiel de bon son de la nouvelle génération électro cutting-edge.

Tacteel, l’un des deux producteurs principaux de TTC, a collaboré avec tous les rappeurs indé au moment du “peak time” de cette scène, sans parler de son duo Fuckaloop avec Para One (on s’occupe de son cas ci-dessous). Mais c’est sans nul doute via son investissement dans Institubes, label désormais disparu dont l’âme défricheuse a été transférée chez Marble et Sound Pellegrino, qu’il a su donner de la consistance à son militantisme pour la scène, tout en commençant, en parallèle, une carrière dans la pop chantée sous son propre patronyme, Jérôme Echenoz.

Para One, enfin, a lui aussi monté son label (Marble Music, donc), en compagnie de Bobmo et Surkin, sans parler de ses EPs à consommer dans plusieurs écuries, et de deux albums solo d’excellente facture, dont le dernier en date, Passion, est sorti en 2012. Son job de producteur au sens “pop” du terme est également notable, son travail sur le dernier album en date de Micky Green ayant été salué.

Une sphère d’influence élargie

Soyons clairs : l’heure n’est plus à la gloire du rap indé à la française, dont les survivants continuent toutefois à briller avec la reconnaissance qu’ils méritent. Les albums fondateurs du “genre” sont pourtant restés inchangés dans le hall of fame du rap game hexagonal, et bien au-delà : L’Atelier, album collaboratif incluant le duo de producteurs cités plus haut ainsi que Cyanure, James Delleck, Fuzati et Teki Latex, mais aussi le premier TTC, Cadavre Exquis de l’Armée des 12, sans parler du maxi Baise Les Gens du Klub des Loosers… Tous ces projets comportant un peu de l’énergie créative des trois, pardon, six compères qui, point important, ont dès le début contribué à donner de l’huile de coude en tant qu’individualités.

Aujourd’hui, le rap français “autrement”, ça se résume assez vite : Grems, Disiz, Dinos Punchlinovic, pourquoi pas L’Animalerie, bref, du bon mais rien de spécialement quantitatif. Leur point commun ? Ne jamais s’inspirer de l’héritage rap mainstream des 90’s, ni des ricains d’aujourd’hui, qui, eux, ont une scène hip-hop sur-développée. Non, ils piochent dans la trap, la house, le beamtaking, le DIY, les nouvelles tendances graphiques… Une démarche structurante et un discours artistique clairement ouverts par la génération TTC, qui, bien qu’éclatée, continue de fasciner et de prescrire les tendances. Une génération qui inclut aussi bien les deux tueurs de micro de La Caution que les fêlés Svinkels, et qui s'est intelligemment fait mettre en boîte dans un documentaire dédié.

Retour gagnant

Pour preuve, l’un des seuls MC’s à continuer son activité attire toujours une attention et une reconnaissance assez impressionnantes. Fuzati, seul frontman du Klub des Loosers (projet dans lequel il est associé au DJ Detect), a créé un buzz presque inattendu en annonçant une nouvelle collaboration avec DJ Orgasmic, pour un album nommé Grand Siècle, sous le nom “Fuzati & Orgasmic”. Alors même que cette paire formait la première mouture du Klub il y a pas mal de temps. Si vous avez perdu le fil, on vous fera une infographie un de ces quatre…

On retrouve dans Grand Siècle les principales composantes de ce qui faisait le charme de l’exception french hip-hop d’il y a 10 ans, à commencer par la principale : un regard différent sur le monde. Désabusé au lieu d’être colérique ou dragueur, caustique au lieu d’être rentre-dedans, l’écriture partage le seul ego trip comme dynamique commune avec le rap français “pour tout le monde”. Fuzati y parle de ses crétins de contemporains, de son rapport aux femmes, de ses emmerdes… En clair, d’un mal de vivre typiquement XXIème siècle. Son grand siècle à lui, donc. Derrière, Orgasmic a clairement progressé, et distille une charpente sonore qui fait sonner ce disque comme quelque chose de futuriste, au sens le plus authentique du terme, et donc également un peu rétro. Ceux qui pleurent le hiatus de TTC, a priori parti pour durer (une photo illustrant une tentative de retour en  studio a circulé, mais Teki a confirmé : c'était pour le fun), pourront trouver davantage qu’un réconfort dans ce projet, qui n’existe pas seulement pour combler un vide, mais pour réclamer une couronne, qui a évidemment besoin d’une tête. On parle bien de rap game malgré tout, même s'il se joue dans l'ombre.