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Le conte de fée d’Azealia Banks

Le conte de fée d’Azealia Banks

Il y a un an, on aurait pu confondre son nom avec celui d’une couturière équitable dans un quartier bobo d’une métropole anglo-saxonne. Maintenant, plus personne ne peut ignorer la présence d’Azealia Banks dans le paysage musical d’aujourd’hui. Le plus fou (ou le plus agaçant, diront certains), c’est qu’elle tient principalement sur le succès d’un seul morceau, le puissant et addictif “212”. Son ascension est telle qu’elle devrait, sans scrupule, sauter la case “indé” pour percuter directement le plus grand nombre en septembre prochain, à la sortie de son très attendu premier album. Mais comment fait-elle ?

Épisode 1 : la préparation

Cette jeune Américaine, la vingtaine au compteur, n’a jamais caché son ambition : elle veut le succès, celui dont rêvent les gamines, et dont elle a probablement potassé les grandes lignes lors de son enfance à Harlem avec sa mère et sa sœur. Depuis qu’elle en a les capacités, elle travaille la danse, le chant, et l’art de la performance musicale en général, ce qui l’amènera vite à jouer dans plusieurs comédies musicales de seconde zone, dès l’âge de dix ans. Moment-clé de sa “préparation” : elle a eu la chance de faire ses armes dans une école de théâtre de Manhattan, la LaGuardia High School of Performing Arts. L’établissement, plutôt prestigieux, a accueilli en son sein Robert de Niro, Pink ou Suzanne Vega, ce qui en dit assez sur les portes qu’elle peut potentiellement ouvrir...  À seize ans, elle joue dans une comédie noire nommée City of Angels, ce qui représentera sa première véritable apparition dans un spectacle d’envergure. Ses ambitions la pousseront même à quitter le lycée très jeune, son objectif étant tout autre.

Épisode 2 : la chute

Étrangement, la carrière musicale d’Azealia Banks commence par une opportunité ratée. Sous le nom de scène “Miss Bank$”, elle réussit à sortir de l’ombre dès son premier single “Gimme a Chance”, qu’elle jette en pâture aux internautes en février 2009. Il se trouve qu’un autre de ses morceaux, “Seventeen”, qui se dévoile à la même période, est produit par l’omnipotent Diplo (Azealia apparaîtra d’ailleurs dans un remix de Major Lazer en 2010). Il n’en faut pas plus à XL Recordings (Radiohead, The Prodigy...) pour mettre la main sur la pétulante MC, encore très jeune, et surtout assez instable, ce qu’ils découvriront rapidement. Elle refusera de poser sa voix sur les beats de Richard Russell, le producteur chargé de charpenter un potentiel album. Le couple professionnel entrera rapidement en conflit. Choisissant elle-même ses associés, elle envoie le morceau “212”, qu’elle a réalisé en collaboration avec Lazy Jay, au label, qui lui dit de remballer : paroles trop vulgaires, structure assez peu conventionnelle, rien, selon eux, n’est exploitable pour faire un single potable. Rupture consommée, Miss Bank$ jette son premier pseudo aux ordures, s’exile à Montréal, avec une rupture amoureuse en sus, et un moral dans les chaussettes.

Épisode 3 : l’ascension

C’est à ce moment là que la magie d’Internet intervient. Ce n’est pas d’elle que viendra le succès, mais des milliers de clics qui propulseront “212” au rang de “self-made hit”, après qu’Azealia Banks ait décidé de rendre le morceau public en septembre 2011. Avec deux pistes en appui (le morceau “L8R” et une reprise d’Interpol), elle réussit un coup de maître que peu d’artistes de son âge peuvent épingler à leur tableau de chasse : exploser à la face du monde grâce à un player YouTube et un lien de téléchargement. Aidée ? Pas par des fils invisibles, mais plutôt par une chance inouïe, ainsi que par l’écho que “212” a pu avoir dans des sphères qu’elle ne pensait pas atteindre. Le roi Kanye West a levé le pouce, Azealia est la nouvelle princesse du rap scandé, c’est aussi simple que ça.
Alors quoi ? Un titre, et on place une jeune artiste à peine mûre sur une rampe de lancement qu’elle saura à peine contrôler ? Banks ne se démonte pas pour si peu. On l’entend, dans un registre beaucoup plus pop que ce qu’elle est habituée à donner, sur un morceau de Scissor Sisters nommé “Shady Love”. Si ce morceau va presque trop loin pour elle, des morceaux comme “Liquorice” (où elle squatte une instrumentation signée Lone) ou “NEEDSUMLUV”, bien plus motivants, consolident son image de pile électrique, à la gouaille assumée, aussi grande gueule que multi-culturelle. Elle emprunte au hip-hop, à l’électro la plus dancefloor, au grime anglais, ou à des influences plus caribéennes (l’héritage Diplo ?)... De quoi lui coller une étiquette fluo avec marqué “voici la nouvelle M.I.A.”, fatalement. Là encore, la parade est cinglante : au lieu d’une réfutation qui aurait pu être de circonstance, elle annonce via Twitter qu’elle collaborera avec l’insaisissable Sri-Lankaise, de plus de quinze ans son aînée, sur son prochain album. “So what ?” étant le message le plus approprié pour parfaire son image d’électron libre...

Épilogue : la gloire ?

Un album en septembre, son premier, devrait sceller l’équation Azealia Banks dans le marbre, que les auditeurs risquent de prendre en pleine tête. D’ici là, elle aura pris un poids médiatique qui dépassera beaucoup de mélomanes sur-connectés qui avaient nonchalamment appuyé sur Play en voyant la vidéo de “212” passer par hasard sur le fil d’un réseau social. Elle n’en a probablement cure. Le succès ? Elle l’aura. Son ambition et son intelligence n’étant plus à démontrer, il lui reste à enfoncer le dernier clou qui dépasse encore un poil, celui du talent. Pour le reste, il n’y a plus qu’à lui faire confiance pour tenir bon dans l’honnêteté de sa quête, la jeune vocaliste pouvant encore se faire attraper au vol par un vautour de passage, pour finir dans le rayon variétés... Ceux qui auront le privilège de la voir jouer sur la scène Green Room au Main Square Festival cet été pourront juger, les autres passeront une rentrée mouvementée, et devront choisir leur camp. Nous, on a choisi.

Mathias Riquier