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Laurent Garnier, histoire d’un homme libre

Laurent Garnier, histoire d’un homme libre

Lorsque l’on parle de Laurent Garnier, il est de bon ton de le qualifier d’artiste “techno”. Ceux qui l’auront vu en live savent que cette étiquette est absolument réductrice. Le jazz, les musiques noires, voire le downtempo, ne sont que trois des multiples facettes d’un homme qui a construit sa légende en 25 ans de carrière, derrière les platines mais aussi en tant que véritable instrumentiste. Refusant les chapelles en bloc, il sort aujourd’hui un nouveau single sur Ed Banger, l’éminent label dirigé par Busy P. Évidemment, on peut y voir une étrange alliance de générations... Mais si on tente de jeter un coup d’oeil dans le rétroviseur personnel de ce grand monsieur, ce n’est presque pas une surprise.

 

Garnier l’Anglais

La house et la techno, si elles tiennent leur place au sein d’un échiquier plus complexe définissant le Laurent Garnier d’aujourd’hui, ont été les moteurs de la carrière du jeune DJ Pedro, qui mixait à l’Hacienda, centre névralgique de la diffusion de ces musiques à Manchester, et, par résonance, dans toute l’Europe. S’il regrette presque d’y avoir débuté en 1987 (“j’y ai joué trop tôt”, a-t-il confessé à plusieurs reprises), c’est après avoir abandonné son pseudonyme qu’il commence à exploser en tant que DJ, au début des années 1990, toujours en Angleterre. Cantonné à des rôles de soutien à ses confrères plus connus de l’époque, il a rapidement su prouver son talent et son infaillibilité aux platines. Talent évidemment confirmé maintes fois lors de ses innombrables sets au Rex Club, qui reste la maison mère de Garnier au sein de la Capitale.

 

Garnier l’ambassadeur

En 1994, en compagnie d’Eric Morand, il fonde le label F Communications. Ce tournant créatif signera aussi le véritable début de sa carrière de producteur, notamment avec son premier album Shot In The Darksorti en 1994, après une flopée de maxis, dont le maintenant culte “French Connection”. Si la techno et la house ont explosé en Angleterre, le climat est bien différent en France, les musiques électroniques ayant plutôt mauvaise presse, quand elles ne sont pas simplement ignorées du public hexagonal. Il faudra attendre 1998 pour que Laurent Garnier réussisse un coup de maître : remporter la première Victoire de la Musique, catégorie “Album de musique électronique dance de l'année”, pour son album 30 paru l’année précédente. Sur ce disque se trouve le morceau “Crispy Bacon”, pavé techno imparable que tous les amateurs du genre citent encore en référence lorsqu’on évoque Laurent Garnier. Cette récompense, ainsi que ce morceau, sont deux composantes essentielles du travail du producteur pour la musique électronique en France, qui commencera à associer l’image de Laurent Garnier comme un ambassadeur talentueux, et soucieux de faire résonner sa musique, en la plaçant au même niveau de noblesse que toutes les autres.

Garnier le musicien

Comment expliquer l’attachement de Laurent Garnier à des mouvances qui ne tiennent pas de la musique électronique pure ? Son oreille, qui aura réussi à percer les mystères des origines de la techno de Detroit et de la House de Chicago, le poussera naturellement à explorer d’autres univers, tout en gardant la même base. Sur son troisième opus Unreasonable Behaviour(2000), il se mettra à varier les rythmes et les ambiances comme jamais auparavant. Le tube principal de cet album, “The Man With The Red Face”, est bien moins dur, plus mélodique que tout ce qu’il a pu faire auparavant, et on y trouve un liant avec ces sphères extérieures qui le nourrissent en profondeur : le saxophone. Le jazz fera partie, avec bien d’autres influences pour la plupart afro-américaines, de sa façon de concevoir la composition. Dès 1998, l’année de son couronnement, il a tenté l’expérience en se lançant dans un grand bain un peu trop profond pour lui... Un concert à l’Olympia, en formation live, entouré de musiciens chevronnés. Une expérience prématurée, qui lui laissera un souvenir mitigé.

Dès lors, Laurent Garnier ne semble plus penser qu’à son désir de créer, sans se soucier du “qu’en dira-t-on”. On pourra classer, dans ses hauts faits, un album étrange que beaucoup de gens ne comprendront pas (The Cloud Making Machine, 2005), des shows en quatuor (l’expérience sera gravée sur disque, le méconnu Public Outburstsonnant pourtant comme une ode à l’ouverture d’esprit) ou ce fameux single, dont le tampon “Ed Banger” prend les fans de longue date à contre-pied, pour son plus grand plaisir. Sans pour autant lâcher ses DJ-sets, par lesquels il est né, et qu’il continue à donner avec toujours autant de ferveur, du haut de ses 47 ans.

Garnier l’électron libre

Laurent Garnier aurait-il fait le tour de la question ? Musicalement, peut-être bien. Son concert le plus mémorable, donné en 2010 à la Salle Pleyel à Paris, aura été un défi musical à la hauteur des ambitions de ce fervent combattant de l’étroitesse d’esprit. Six mois de préparation, un show peaufiné à l’extrême, interprété à la perfection : il fallait bien un témoignage pour immortaliser ce moment (Le DVD It's Just Musik- Live à Pleyel) et marquer cette étape enfin franchie.

Car il semblerait bien que Laurent Garnier, après tout, ait réussi à remplir son objectif. S’accomplir en tant que musicien à part entière, pour le rang de la techno dans la musique moderne d’une part, mais aussi pour son salut personnel. Maintenant, il lui reste encore le plaisir et l’envie de retourner les tympans de son public. Son dernier opus en date, Tales Of A Kleptomaniac, qu’il revendique comme un disque moins aventureux et plus complet, semble prouver que l’équation Garnier est résolue. On pourrait s’apitoyer sur cet état de fait. On peut aussi louer la carrière d’un homme qui a su trouver son équilibre, et qui continue à ne jamais vouloir faire comme tout le monde. Et vu la teneur de ce fameux single, il devrait garder sa couronne encore quelques temps.

 

Laurent Garnier
“Timeless EP” (Ed Banger/Because)

Mathias Riquier