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“Le Nouveau Casino est un club international de quartier”

“Le Nouveau Casino est un club international de quartier”

Laurent Sabatier, qui pilote la célèbre salle de spectacles nichée au cœur du XIème arrondissement de Paris, nous parle de son boulot et du souffle qu’il donne à ce lieu pas comme les autres.

Green Room Session : Depuis combien de temps tiens-tu les rênes du Nouveau Casino ?

L. Sabatier : Je suis là depuis cinq ans. J’ai commencé dans ce milieu en m’occupant de plusieurs lieux de la métropole lilloise en 2004, au moment de son statut “Capitale Européenne de la Culture”. De fil en aiguille, je me suis retrouvé à gérer de plus en plus de projets, mais j’ai pour habitude de dire les choses comme elles sont, ce qui est parfois compliqué lorsque l’on évolue au sein d’institution subventionnées, qui comportent une dimension nécessairement politique. J’étais encore jeune à ce moment-là, je me suis mis en retrait de ce milieu, pour y revenir quelques années plus tard, en repartant de zéro, en poussant des fly-cases. Je suis entré au Nouveau Casino en tant que régisseur, et j’ai petit à petit pris part aux discussions sur l’organisation de la salle, tant en termes de production que de programmation, sachant que j’avais un bagage qui me permettait de prendre la parole. Jusqu’à ce qu’on me demande de prendre la direction.

C’est quoi, ta journée type ?

Tout est très réglé, en fait. Chaque matin, avant de rentrer dans mon bureau, je me pose sur la terrasse du Café Charbon juste à côté de la salle avec un café, et je regarde les gens du quartier, les va-et-vient. Oberkampf est un endroit truffé de studios photos, c’est typiquement à ce poste d’observation que je me rends compte que la Fashion Week est arrivée, par exemple. Bref, une fois arrivé au bureau, je passe évidemment beaucoup de temps à gérer des tonnes de choses par mail. J’ai plusieurs milliers d’interlocuteurs par an et il me serait impossible de tous échanger avec eux. Et puis j’ai évidemment un travail de gestion d’équipe à effectuer. Au niveau de l’exploitation musicale, on doit être une quinzaine, en comptant la régie, la programmation, la communication… Je prends un peu ma part dans chacun des domaines, sur chacun des aspects du travail de production, mon rôle principal étant de veiller à ce que tout se passe au mieux, en coordonnant les différents talents qui s’expriment dans l’équipe. Il y a quatre niveaux de temporalité dans le travail qu’on peut effectuer dans un lieu culturel comme celui-ci : trois heures, trois jours, trois semaines, trois mois. Trois heures avant, c’est la gestion de l’anecdotique : régler les problèmes de matos de dernière minute, trouver une solution pour un décalage d’interview… Trois jours, c’est le temps des décisions “finales” pour les événements qu’on propose : annoncer correctement que la soirée est complète, tenter de retrouver un souffle en promo si elle ne décolle pas bien… Trois semaines, on finalise la com’ et on annonces ces fameuses dates… Trois mois, on construit la programmation.

Quelle est votre stratégie pour inclure le Nouveau Casino dans son quartier ?

Le Nouveau Casino est, comme nous aimons le dire, un “club de quartier international”. J’aimerais pouvoir travailler davantage sur le tissu de mon quartier, faire de la médiation, c’est une simple raison de temps. Mais je tiens à défendre le positionnement du Nouveau Casino comme endroit accessible à tous, qui propose une offre comprenant des résidences, à une sphère urbaine qui correspond au quartier. Il n’y a pas d’ambition chez nous de devenir une quelconque référence à des niveaux supérieurs, notre positionnement se situe précisément dans l’accessibilité de notre offre culturelle. On travaille constamment des artistes en développement, c’est notre leitmotiv, notre position dans la sphère musicale parisienne et française. Nous sommes totalement indépendants, nous ne sommes liés à aucun tourneur, aucun média, ce qui nous amène de fait une absolue liberté de programmation. Cela n'empêche pas qu’il y a tout de même des gens qui se déplacent d’autres régions de France pour voir les artistes qui passent dans la salle, ce qui m’amène à observer un joli manège : pour rentrer au Nouveau Casino, tu as un long couloir, et une sorte de chicane gauche-droite. Après le premier gauche, certaines personnes sont perdues et ne savent pas où continuer, ce qui prouve une chose : nous travaillons constamment un nouveau public.

Ressens-tu d'ailleurs des évolutions dans le type de public que tu accueilles, et dans le type de son que tu dois proposer ?

De fait, nous croisons naturellement le public de nos artistes, on aimerait beaucoup pouvoir fidéliser un public propre à la salle qui soit plus conséquent, mais il faut être une Salle de Musiques Actuelles pour ça, pour pouvoir proposer un abonnement, des tarifs particuliers… Mais la dynamique du Nouveau Cas’, elle est ailleurs, notamment dans la relation que nous construisons avec les artistes qui y passent et avec leur public. Parfois, il est naturel pour certains groupes de revenir chez nous après un premier passage, parce qu’ils ont passé un très bon moment, et qu’ils ont apprécié le son, c’est d’ailleurs une exigence qu’on essaie de maintenir comme une sorte de marque de fabrique. Mais prenons exemple sur quelques artistes qui sont venus jouer en début d’année. Natas Loves You, qui ramène pas mal de cultureux hipsters, la proposition étant tout de même assez pointue ; The John Butler Trio, qui se fait plaisir à jouer dans un club plus petit que les salles dans lesquelles il joue d’habitude et qui ramène des fans, qui viennent voir un spectacle ; Et enfin Sky Ferreira, où on explose la liste d’invits, et qui ramène une tonne de médias branchés. Alors évidemment, il y a davantage de musique électronique dans les oreillettes des jeunes en ce moment, mais le Nouveau Casino en programme depuis 13 ans, de l’électro. Nous donnons toujours la parole à des labels parfois méconnus qui jouent en résidence chez nous, parfois à perte pour nous d’ailleurs, parce qu’on fait du développement artistique, et on continue aujourd’hui. Mais je ne crois pas que nous ayons eu à nous adapter à quoi que ce soit, parce que notre politique artistique très ouverte depuis toujours colle déjà à l’époque.

Quelques années après son lancement, comment évolue le festival Colors ?

Ce festival a été créé avec plusieurs objectifs. Nous nous sommes rendus compte, à un moment donné, que les groupes “midliners” des festivals estivaux, ceux qu’on retrouve au cœur de l’affiche sans en être en première et seconde ligne, semblaient parfois plus difficiles à ramener en France pendant les mois d’été, car il n’y avait pas assez de synergie dans l’offre événementielle française et qu’ils préféraient aller jouer ailleurs. En gros, quand toutes les salles d’une ville comme Paris dorment les trois quarts de l’été, il est dur pour un groupe de venir jouer dans l’Hexagone pour quelques festivals sans pour autant remplir leur agenda. Nous nous sommes donc mis à parler avec les bookeurs et les tourneurs avec qui nous travaillons afin de trouver des solutions pour qu’il puissent faire étape chez nous, même si la jauge du Nouveau Casino est parfois plus petite que celles des salles qu’ils fréquentent en pleine saison. Avec l’assurance d’un public présent, parce que le mythe de Paris désertée pendant l’été a vécu, il y a une demande même à cette période de l’année et il fallait juste être un poil volontariste pour changer ça. On a donc décidé de construire une sorte de capsule temporelle particulière, avec une programmation très ouverte composée de pas mal de concerts exceptionnels, ce qui permet aussi à bon nombre de groupes de “mettre de l’essence” au passage, et de participer au maintien de la diversité de l’offre musicale française. En outre, on appelle chaque année à un travail sur l’expérience avec le lieu, que des artiste investissent pour le transformer, ce qui renouvelle le vécu que peuvent avoir les habitués. Cette année ce sera dur de renouveler cet aspect-là parce que nous avons des travaux à effectuer pendant une courte période, et ça serait dommage de faire travailler des artistes talentueux sur un projet qui, de fait, ne durera pas assez longtemps à cause de cette pause. Mais Colors sera bel et bien là, on proposera d’ailleurs le premier concert de Banks en France, qui viendra pour deux dates, ainsi que Shannon Wright ! Pour le reste, c’est évidemment encore un secret…

www.nouveaucasino.net

Sélection de concerts à venir : SOHN (19 avril), Congopunq (23 avril), Jungle (6 mai), We Have Band (16 mai), Tambour Battant (21 mai)...

Photo de une : DR.