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Cultures électroniques à Berlin, de l'underground au tourisme du clubbing

Cultures électroniques à Berlin, de l'underground au tourisme du clubbing

Cet aimant à artistes, s’il agit toujours avec force, se fait progressivement court-circuiter par l’argent que la ville génère malgré elle. Berlin est-elle vouée à devenir cette “Ibiza du Nord” tant redoutée ?

Aujourd’hui, pour beaucoup de monde, Berlin est LA capitale européenne de l’électro. Il est impossible de réellement connaître le nombre de clubs de la ville (plusieurs centaines, sans compter les établissements clandestins), le Berghain, le Watergate et le Trésor se parent de files d’attente interminables tous les week-ends. Tout un pan de la jeunesse européenne, au niveau de vie confortable et passée maîtresse dans l’art de dénicher des billets d’avions low-cost, prend régulièrement ses lundis, utilisant Berlin comme une récréation de fin de semaine. Cette “EasyJet Set”, si elle booste la santé touristique de la ville, a aussi modifié un équilibre créatif.

“Ibiza du Nord”

 

Cette dénomination, devenue une expression connue en dehors de son contexte, reste pourtant réfutée par les acteurs principaux de la culture berlinoise. Heiko Hoffmann, rédacteur en chef de l’éminent magazine Groove, a tenu à défendre une différence notoire entre ces deux pôles du clubbing européen lors de son dernier passage radiophonique en France en avril 2011 : “Berlin attire beaucoup de fêtards, mais pour des raisons différentes. Les programmations ne sont pas les mêmes, il reste une exigence musicale à Berlin que nous ne devons pas perdre, et les touristes qui ne viennent que pour ça savent aussi qu’ils ne viennent pas que pour la fête, mais aussi pour écouter de la musique de qualité”.

 

Cette affluence a aussi ses mauvais côtés : le prix des loyers, s’il est encore loin d’atteindre ceux de Paris ou Londres, grimpe au point de faire suffoquer les créatifs qui étaient venus s’y installer, le rachat des terrains vagues et la démolition de nombreux bâtiments désaffectés faisant quant à eux disparaître les squats qui s’y trouvaient. Ce deuxième âge d’or de l’électro berlinoise, qui respire aujourd'hui l’hédonisme et la démesure, se donne les moyens de ses ambitions, à l’image du “rattrapage” que la ville opère sur ses voisines européennes. Le premier épisode de cette vague musicale, ayant eu lieu dans les 90’s, était moins européen, davantage lié à Detroit et ses artistes, mais aussi au son du légendaire duo Maurizio, dont beaucoup de producteurs berlinois se réclament encore aujourd’hui.

Berlin Calling

Pendant quelques temps, au tournant des années 2000, Berlin abandonna son leadership à sa concurrente Cologne sur le plan des musiques électroniques. L’éminent label Kompakt, avec des artistes tel que Gui Boratto ou Superpitcher, reste d'ailleurs l’un des phares de “l’autre ville allemande de l’électro”. La capitale, en légère overdose de paillettes, a perdu son trône à temps pour pouvoir le récupérer quelques années plus tard, après une cure de discrétion salvatrice. Elle redevint le centre de l’univers techno grâce à la bonne santé de sa scène locale, très productive. On peut citer l'exemple de BPitch Control, label de Ellen Allien, qui sera l'une des figures de proue de cette nouvelle jeunesse. Mis à part la principale intéressée, on y retrouvera deux des acteurs les plus influents de l’électro européenne d’aujourd’hui : Paul Kalkbrenner et Modeslektor, qui, chacun dans leur style, ont popularisé Berlin pour ce qu’elle sera tout au long des années 2000 : une fabrique d’artistes talentueux, et également excellents ambassadeurs, la plupart des célébrités berlinoises de cette époque s'exportant très bien à l'étranger. Impossible de ne pas citer le film qui finira de dépeindre l’image romancée d’une Berlin à la nuit fourmillante et sulfureuse, “Berlin Calling”, dont Paul Kalkbrenner jouera le premier rôle et signera la bande originale. Le nom du film prendra lui aussi une valeur d'expression universelle, décrivant cette fameuse attirance des cohortes de fêtards pour cette belle de nuit.

 

Le son de Berlin

La “vague minimale”, aujourd’hui partiellement retombée, a presque réussi à définir un "son Berlinois" pendant un temps, en réussissant une véritable OPA sur les playlists de ses clubs. Le label Minus, pourtant créé par la légende Richie Hawtin (un Canadien), a également apporté son grain de sel à la vie musicale de Berlin, Magda et Marc Houle polissant leurs sons froids et intemporels lors des hivers glacés de la métropole. Ostgut Ton, le label du célébrissime club Berghain, distille quant à lui un son plus massif et dur. Ben Klock et Marcel Dettmann, résidents de cette imposante centrale électrique désaffectée, s’affairant à maintenir une esthétique musicale sans faille qui donnera ses lettres de noblesse à cet établissement dans lequel tout peut arriver.

Clubbing et techno sont étroitement liés à Berlin, cette union laissant peu de places à d'autres genres. les lumières des médias culturels mondiaux étant de plus en plus focalisés sur sa nuit et ses lieux mythiques, il est rapidement devenu difficile de ne pas associer Berlin à ce seul style musical, qui fait s’installer des étrangers des quatre coins du monde dans les quartiers les plus alternatifs et branchés comme Kreuzberg et Friedrichshain. Ces poumons de la culture urbaine en deviennent plus cosmopolites, mais aussi excessivement chers, trop pour une certaine frange de la population, obligée d’émigrer vers des quartiers plus éloignés. On tient ici l’un des symptômes principaux de cette explosion du tourisme de la nuit, qui agit directement sur les centres nerveux de la ville, qui gagnent en niveau de vie et en santé économique ce qu'ils perdent en marginalité créative.

Berlin, entre deux règnes ?

Berlin est-elle vouée à se dissoudre ? Ce far west urbain, au taux de chômage toujours très élevé, s’enrichit évidemment auprès de ses nouveaux amis, et quelque part, elle l’a bien cherché. Mais pour autant, le futur de la ville n’est pas voué à la défaite devant la norme, du moins pas tout de suite. En vingt ans, et même plus si on prend en compte l’activité culturelle déjà bouillante avant la chute du mur, l’alternative culturelle, dans la musique, le design, la littérature et les arts plastiques, semble avoir intégré l’ADN de la ville. Modeselektor, dans son dernier album Monkeytown, a choisi de nommer un morceau “Berlin”, en hommage comme tant d’autres. Techno ? Pas du tout, on y entend un R&B futuriste et plein d’espoir, portée par la voix de Miss Platnum, ce qui prouve qu’il existe une volonté constante, qui n’a pas diminué, de ne pas faire les choses comme tout le monde. Ils défendent cet état d'esprit tourné vers l'avenir : "On a nommé ce morceau ainsi en réaction à l'idée que se font les gens de ce qu'est censé être le son de Berlin, à savoir la techno minimale. […] Ce rythme plus lent correspond tout à fait à Berlin, qui n'est pas aussi pressée que Paris, Londres ou New York".

Leur compère Apparat, lui aussi Berlinois, a accouché en 2011 d’un magnifique album de pop, nommé The Devil’s Walk, bien loin de l’électronica raffinée et austère de ses débuts. En dehors de la simple formule “four to the floor”, Berlin continue de produire d’excellentes entités artistiques. Siriusmo, Barbara Panther ou Pantha du Prince, qui ne sont pas tous d'origine berlinoise, ont tout de même réussi à utiliser l’énergie de la ville à bon escient pour la création de leur univers musical. On assiste naturellement à une sorte de scission : les regards étant tournés vers les files d’attentes du Panorama ou du Bar 25, la fourmilière a pu continuer à vivre sa vie, sous d’autres formes, dans d’autres endroits, avec la force du multiculturalisme en plus. Si on assiste probablement à la période de décadence d’un règne, les prémisces de la reprise sont déjà perceptibles. Berlin semble bien porter son costume d’adulte, tout compte fait.