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Peut-on se passer du music system ?

Peut-on se passer du music system ?

Depuis Fauve et Breton, les deux collectifs qui ont marqué ce début d’année 2014, l’esprit DIY souffle à nouveau sur le monde de la musique. Pourtant, on n’a pas attendu le XXIème siècle pour tenter de se passer du music business. Mais s’en passe-t-on vraiment ? Comment ferait un groupe en dehors de tout circuit pour se faire connaître ? vendre des disques ? faire des concerts ?

À partir du moment où l’on veut vendre sa musique, on a, de fait, un pied dans le music system. Ça n’empêche pas certains artistes d’être un peu malins et d’échapper au rouleau compresseur que cette industrie peut parfois devenir. Green Room Session vous propose un petit tour d’horizon des techniques pour jouer avec le système.

Leçon 1 : DIY et entraide

L’imaginaire commun associe aujourd’hui le punk à un sauvage, violent et destroy, et on ne peut pas lui donner complètement tort (il n’y a qu’à voir Sid Vicious). Pourtant les punks ont été bien plus que ça : de véritables acharnés du travail. C’est sans doute le premier courant musical à avoir attaché autant d’importance à la manière de produire et diffuser la musique qu’à leur façon de sonner.

L’un des meilleurs exemples est sans doute Crass, un groupe qui se forme en 1977 près d’Epping en Angleterre. Crass nait dans la Dial House, une maison communautaire remplie d’artistes (vidéastes, musiciens, graphistes), bien avant le Lab de Breton donc. Très attaché à l’esprit Do It yourself, et engagé contre toute forme de discrimination (sexisme, religion, mode de vie bourgeois…) Crass sort son premier 45t, The Feeding Of The 500, sur le label Small Wonder en 1978. Seul problème, les ouvriers de l’usine de fabrication de l'album refusent de presser le vinyle à cause d’une chanson, "Reality Asylum". Le groupe commence donc par remplacer le titre par deux minutes de silence qu’il appelle ironiquement "The Sound Of Free Speech". Mais très vite il décide de gagner son indépendance et monte son label Crass Records. Le crédo est simple : accompagner les artistes signés en leur transmettant leur savoir faire pour qu’à terme, ils n’aient même plus besoin de Crass Records. En pleine vague anarcho-pacifiste, Crass est donc loin de l’image d’Épinal des punks tire-au-flanc et font figure de mentors pour une foule de jeunes groupes. On vous rassure, la France a également eu sa période DIY. C’était en 1982, lorsque Bérurier Noir décide de fonder Bondage Records et de mettre un joyeux bordel dans la scène parisienne de l’époque.

Leçon 1 pour se passer de l’industrie du disque : faire les choses soi-même et s’entraider. C’est d’ailleurs à la même période que le magasin-label Rough Trade distribuera un guide autoédité, Making Your Own Record – A Temporary Guide, qui donne des conseils pour faire de la musique en dehors du système. Malheureusement ça n’aura qu’un temps et certains groupes ne résisteront pas à l’appel des sirènes. Les Sex Pistols, notamment, ont préparé leur retraite avec leurs innombrables "dernières" tournées (2003, 2006, 2007 et 2008).

Leçon 2 : tout gratuit

Retour au XXIème siècle. Le punk est presque devenu un marché comme les autres (certains résistent encore et toujours à l’envahisseur), mais d’autres petits malins ont trouvé d’autres moyens de jouer avec le système.

Changement d’échelle. On quitte les groupes de l’Est de l’Angleterre qui pressent leurs vinyles à quelques milliers d’exemplaires et l’on se tourne du côté des géants américains. On s’en doute, la position de Radiohead ou de Nine Inch Nails n’a rien à voir avec Crass. Difficile d’adopter la même attitude donc. Mais lorsque l’on a atteint une certaine notoriété et que l’on devient une source conséquente de revenu pour nombre d’acteurs de l’industrie, on se retrouve en position de force. C’est l’occasion de lever bien haut son majeur et de décider que, le temps d’un album au moins, on fait les choses pour l’amour de la musique.

Au milieu des années 2000, Nine Inch Nails met gratuitement à disposition The Slip et publie Ghosts I-IV en Creative Commons (licence libre qui permet de le partager librement). Quant à Radiohead, il propose In Rainbows en téléchargement à prix libre en 2007. Pour Thom Yorke c’est "sûrement un plaisir pervers de dire fuck you à ce modèle économique en décomposition". Mais forcément, ce genre de technique n’a d’impact que si le groupe concerné à déjà atteint une certaine notoriété. Que le groupe de rock attitré de Palavas-les-Flots offre son album n’émoustillera personne.

Leçon 2 bis : la notoriété comme moyen de pression

Restons encore un peu du coté des majors. Une autre solution pour les artistes à la notoriété certaine, mais coincés dans une maison de disque à cause d’un contrat, est tout simplement de jouer avec les médias. On peut penser ce que l’on veut du caractère et de la finesse de M.I.A et d’Azealia Banks, elles ont au moins compris une chose : le pouvoir leur appartient. Quand la première menace de faire leaker son album si son label attend encore pour en donner une date de sortie, la seconde supplie, sur Twitter, le label Sony de racheter son contrat avec Universal : "J’aurais vraiment dû signer avec Sony. Quelqu’un de Sony peut-il me racheter à Universal s’il-vous-plaît??". Certes, il y a mieux comme exemple d’artistes en dehors du système, mais il a au moins le mérite de nous rappeler que même en plein cœur du business, si on est malin, il y a toujours quelque chose à faire pour prendre le pouvoir.

Leçon 3 : faire fi de la promo

Beyoncé qui balance son dernier album au milieu de la nuit, comme ça sans prévenir, les Daft Punk qui ne retirent jamais leurs casques, Fauve qui ne montre pas son visage… jouer avec les codes du "plan promo" peut être un moyen de contourner le système. On arrive pourtant là dans une zone grise. Comment faire la différence entre un refus de faire de la promotion et un plan marketing hyper bien rodé ? Vu l’histoire du collectif, on ne remet pas en cause l’authenticité de Fauve par exemple. Mais que dire de Beyoncé ? Est-ce vraiment sincère et irréfléchi de balancer un album au milieu de la nuit ? On peut en douter quand on voit qu’elle vend plusieurs millions de copies digitales en quelques heures et que tous les médias ne parlent plus que de ça. La question reste donc ouverte.

Quant aux Daft Punk, le mystère entourant le groupe a fait son effet pendant deux décennies mais il est arrivé un moment avec Random Access Memories où le groupe en a agacé plus d’un. Une cover Facebook qui change, puis une foule de teasers de 15 secondes, un court extrait vidéo diffusé pendant un festival… on atteint là la "perfection" du plan promo qui a quand même duré pendant des mois. 

Aujourd’hui l’industrie de la musique est un véritable ruban de Moebius où le cœur du music business rencontre régulièrement les indés purs et durs.

Fut un temps où il suffisait d’être punk ou d’organiser des rave parties dans la forêt pour vivre en dehors du système. Aujourd’hui, ce dernier est beaucoup plus retors. Les punks sont devenus une marchandise, les DJ's se font payer des dizaines de milliers d’euros pour un set et Lady Gaga fait la release party de son album dans un club underground berlinois… bref, il est beaucoup plus difficile de savoir où la frontière se situe, et, par conséquent, de s'émanciper. Mais nul besoin de tirer la sonnette d’alarme, cette liste non-exhaustive est là pour vous rappeler qu’on peut toujours jouer avec l’industrie de la musique. Qu’on se rassure, il y aura toujours des petits malins pour mettre des grains de sable, voire même des gros cailloux, dans les rouages du business. Punk’s Not Dead.