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Cascadeur : "Je veux pouvoir oser parler sans casque"

Cascadeur : "Je veux pouvoir oser parler sans casque"

Depuis que le mystérieux Cascadeur a sorti le magnifique titre "Walker", sa carrière a décollé de manière fulgurante. Après un premier album prometteur, l'homme masqué revient en beauté avec Ghost Surfer, second album prévu pour le 3 février. L'occasion était trop belle : nous l'avons rencontré sans son casque dans un petit café de Pigalle, afin de percer une partie des mystères autour de ce nouvel album très réussi.

 

Comment te sens-tu à l'approche de la sortie de Ghost Surfer ?

Je suis assez impatient, je dois l'avouer... Un peu tendu tout de même parce ce que c'est tellement important dans ma vie cette sortie. On n'est même plus dans la sphère professionnelle, on touche à l'intime. J'ai assez hâte que l'album soit dans les bacs.

 

On dit souvent que le deuxième album est déterminant dans la carrière d'un artiste...

On dit que c'est celui de la chute ! (rires) Il faudrait qu'on en reparle dans dix ans si j'existe encore. Je suis au courant de tout ça, j'ai vu des choses, j'en ai parlé avec des musiciens et des non-musiciens. C'est vrai que ça peut se comprendre : quand t'es la révélation quelque part on peut t'excuser de certaines choses, mais quand tu reviens tu dois confirmer ces promesses, et en plus tu n'es même plus dans les conditions pour les confirmer car tu es souvent en tournée au moment d'enregistrer le deuxième opus si le précédent a marché. Tu n'as plus beaucoup de temps pour le faire, c'est assez piégeux. Il y a des artistes qui écrivent tout sur la route et qui sont pris de court. Moi j'ai eu la chance de ne pas être pris au dépourvu. La tournée s'est terminée suffisamment tôt pour que je me consacre entièrement à l'album même si j'avais déjà préparé beaucoup de choses. Je construis toujours en avance, c'est important pour mon confort. Être dans l'urgence c'est super : j'aime bien le faire aussi des fois, tenter un truc sans répéter. Là je me voyais mal arriver en studio et tout faire à l'arrache. Tout était relativement mis en place, même s'il y a eu pas mal d'interventions et de changements.

 

Ton premier album est sorti en 2011. Qu'est-ce qui a changé pour toi durant ces trois années ?

Énormément de choses. C'était de superbes années, c'était vibrant. Des fois tu en arrives à pleurer parce que personne ne veut t'entendre et là j'en arrivais presque pour exactement le contraire, c'était impressionnant. J'ai eu beaucoup de mal à réaliser ce qui m'arrivait, même si cela a été relativement graduel puisque j'ai commencé ma carrière en 2005. Ces derniers temps, c'était comme être face à des pentes incroyables tout d'un coup et d'arriver à skier dessus. Tu te dis "c'est pas possible, c'est pas trop pour moi ces pentes-là". Beaucoup de choses ont changé. En même temps je suis resté fidèle à ce que j'étais, à ma façon de travailler, à mes amitiés, même si j'ai rencontré une quantité incroyable de musiciens. Je reste très attaché à mes collaborateurs historiques, à tous ces amis-là qui sont essentiels, c'est évidemment mon socle.

 

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Au niveau de l'enregistrement de Ghost Surfer cela s'est passé où et comment ? Tu as travaillé de la même façon que pour le premier ?

Cela s'est très bien passé... il n'y a pas eu de bagarre (rires) ! C'était un moment particulier car j'enregistre toujours chez moi toutes les bases des morceaux. Je fais des arrangements, je prémixe beaucoup dans mon petit studio à Metz. Et puis après arrive une sorte de deuxième couche : on m'a proposé de passer dix jours dans un studio, chose nouvelle puisque je n'étais jamais trop sorti de mon studio personnel. On a donc pris ces dix jours à Paris dans un endroit qui s’appelle Question De Son et qui est vraiment un super studio d'enregistrement. Pour moi c'était un peu un rêve de me retrouver comme un vrai musicien : je n'étais plus dans ma chambre, j'étais dans un vrai studio avec des grosses machines, c'était beau (rires). En même temps je n'avais pas trop le temps de m’appesantir là-dessus, il fallait que je remplisse un planning très chargé puisque les sessions d'enregistrement s'accumulaient. C'était beaucoup de monde en peu de temps, comme une grande colonie de vacances, on s'est bien marré !

 

Lorsque l'on écoute les différentes pistes de l'album, on se croirait allongé dans l'herbe un soir d'été à contempler les étoiles. Le thème de l'espace est voulu ? Pourquoi ?

Il y a toujours eu ce truc spatial et liquide. Déjà dans le titre du premier il y avait la pieuvre (The Human Octopus) donc la vie, les profondeurs et l'élément liquide c'était important. Là aussi ça s'est imposé à moi. Il y a l'espace des profondeurs mais aussi l'espace du miroitement et pourquoi pas du ciel et des nuages. J'aimais bien cette idée du cosmique et de la profondeur, ça balaye des champs assez larges et ça me plaît assez, plutôt que de circonscrire un truc avec un espace défini, j'aime bien les espaces ouverts.

 

Quelles sont les autres thèmes que tu abordes dans cet album ?

Il y a l'idée du déplacement, du départ, de l'exil... mais aussi de la quête d'identité. Dans "Casino" par exemple, je parle de la perte et de l'appât du gain. L'idée de tout perdre ça m’intéressait beaucoup, on retrouve cette idée également dans "Walker" sur le premier album. "Dark Passage" c'est une réponse à "Walker", une sorte de dialogue intérieur, comme des voix de schizophrène, avec ma voix et celle de la soprano, comme un cri intérieur.

 

Il y a ce morceau dans ton album qui a les mêmes accords qu'une chanson célèbre des Daft Punk...

C'est quand même drôle. Bon déjà le morceau des Daft Punk n'était pas encore sorti donc on ne peut pas m'accuser de plagiat ! Ensuite ce n'est pas dans la même tonalité et la rythmique est différente. C'est un copain guitariste qui me l'a fait remarquer. Maintenant à chaque fois que je la joue je pense à ça, c'est drôle. Peut-être qu'un jour je pourrai leur faire écouter et on pourra s'amuser la-dessus. Ça pourrait être rigolo de faire un mash-up. En tout cas ça marche : sur "The Crossing" on peut faire la mélodie de "Get Lucky".

 

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Sur les 14 titres de l'album, il y a 9 featurings. Ce qui est plutôt énorme en terme de collaborations. C'était comment de bosser avec tous ces gens sur l'album ?

C'était simple. Vraiment, quand je parlais de l'élément liquide c'était très fluide, on était bien organisé il faut bien l'avouer. C'était quand même une grosse épopée, il ne fallait pas trop traîner. Tout s'est vachement bien emboîté, comme si c'était un grand puzzle depuis le début. Je note tout sur des grands cahiers remplis de notes, c'était presque comme un synopsis de film. Tout était construit. Je savais déjà avec qui je voulais travailler car il fallait s'y prendre pas mal à l'avance. Il y a des trucs qui ont été faits plus à l'arrache comme par exemple avec DJ Pfel de C2C. Je les ai rencontrés lorsqu'on avait joué sur une scène commune, j'ai sympathisé avec eux, notamment avec Pierre. On est resté en contact. Les mecs qui scratchent ça me fascine. J'aimerais bien savoir le faire et j'ai envie d'apprendre. Du coup j'ai pensé à lui vers la fin de l'enregistrement de l'album. J'étais en train de faire "Ghost Surfer" et je me suis dit que ça serait quand même super que le son dérape, glisse, il fallait que ça scratche. Les effets sont discrets, fantomatiques et ça rajoute un truc au morceau et en même temps ce n'est pas écrasant. Ils étaient en plein dans leur phase de succès, c'était super qu'il accepte même s'il n'avait pas trop le temps. Tout s'est bien goupillé dans l'ensemble, c'était des beaux moments.

 

Comment as-tu approché Christophe, monument de la chanson française ? C'est une belle surprise à la fin de l'album...

J'ai joué à un festival sur le parvis de l’hôtel de ville de Paris. Il y avait (Chilly) Gonzales et Christophe. Christophe était dans la loge d'à côté, on me l'a présenté. Il m'a dit qu'il connaissait le premier album et que sa fille aimait beaucoup. Je suis resté en contact avec lui et j'avais l'idée de faire une chanson en français. Le morceau "Collector" est très vieux (dix ans), je le chantais à l'époque en anglais. J'ai demandé à Christophe d'être ma doublure voix, il a accepté comme il avait bien aimé le morceau, ça s'est échelonné sur plusieurs semaines. Puis le dernier jour de studio, il est venu pour refaire ses voix parce qu'il était pas content, c'est marrant. C'était tout lui. Je suis très content de ce titre, sa voix sert bien le morceau. Il était comme un acteur pendant l'enregistrement, il m’interrogeait beaucoup sur le rôle de sa voix, son timbre, son intention, j'étais comme son petit réalisateur.

 

Y a-t-il un artiste en particulier avec qui tu souhaitais collaborer sans pouvoir concrétiser ? Ou un autre avec qui tu aimerais travailler dans le futur ?

Ouais, pas mal. Ça me plaît vachement de travailler avec d'autres artistes. Il y a Dominique A par exemple : il a un truc étonnant, une voix un peu androgyne, et je trouve que c'est un grand talent. Il y a beaucoup de projets en France qui sont très chouettes. C'est vrai que collaborer avec Polnareff ça m'exciterait beaucoup. C'est pas simple mais c'est un truc que j'aimerais faire. Il a de très beaux morceaux, c'est un très grand artiste. C'est l'égal de Gainsbourg dans le paysage musical français, un très grand mélodiste, un très grand chanteur aussi. Il paraît qu'il va sortir un album prochainement, je connais assez bien son nouveau producteur qui bossait avec moi avant. Cela serait une superbe aventure. C'est difficile d'en citer quelques uns, il y a plein de gens que j'adore : JP Nataf, Mathieu Boogaerts, Bertrand Belin, -M-, Syd Matters...

 

Tes chansons rappellent les mélodies de Erik Satie au piano, la voix de Antony And The Johnsons par moment... c'est quand même bien déprimant. Tu tiens le coup au quotidien ?

(Rires) Erik Satie, encore une fois c'est marrant qu'on m'associe à lui. Enfant je jouais les Gnossiennes et les Gymnopédies au piano. J'ai quelques disques de lui, ce n'est pas quelqu'un que j'ai beaucoup écouté mais je trouve que c'était un franc-tireur, c'est un peu le Toulouse-Lautrec de la musique. Il était assez indépendant et excentrique, c'est une sacrée figure. Il avait un truc un peu illuminé qui me plaît. En ce qui concerne Antony j'ai vachement aimé le premier album, après j'ai les autres mais j'ai beaucoup moins écouté. C'est vrai que c'est très à fleur de peau, il y a des proximités avec ma musique. Là j'ai fait un morceau pour le prochain album, je me dis que c'est assez proche de lui sans l'avoir fait exprès. Déjà dans le timbre il y a un truc assez naturel qu'on a en commun quand je chante grave, c'est bizarre. C'est vraiment beau mais c'est assez déprimant.

 

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Tes spectacles sont très visuels, à quoi le public peut s'attendre pour la tournée qui va accompagner Ghost Surfer ? Va-t-il y avoir des éléments scéniques spécifiques ?

Je ne serai plus seul sur scène donc ça c'est quand même la grande nouveauté. Il va y avoir moins de vidéos parce que c'est compliqué de tout avoir. Ensuite c'est un autre travail : principalement musical, de dialogue avec les autres musiciens qui sont des amis, qui viennent d'univers différents. Je voulais créer ça : chacun a une histoire assez forte et n'a pas forcément les mêmes goûts mais tout le monde arrive très bien à jouer ensemble. Je suis content d'avoir réuni ces personnes. Ils jouent le jeu à fond, ils annulent leur identité pour jouer masqués. Quelque part c'est beaucoup de sacrifices pour eux et en même temps c'est excitant. On est en pleine élaboration des concerts, là c'était un tour de chauffe, il y a des trucs qui modulent, il va y avoir davantage d'éléments scéniques. Sur les tenues aussi il y a des choses qui avancent. C'est normal, c'est le début de la saison et il faut réajuster les choses, ça va pas mal changer sur scène.

 

Tu as déjà quelques dates prévues en France. Vas-tu partir à l'aventure à l'étranger également plus tard dans l'année ?

Pour l'instant c'est plutôt l'Europe proche : la Belgique, le Luxembourg, la Suisse, où l'on a eu un super accueil en fin d'année dernière, il y a beaucoup de chaleur. On a joué à Prague il y a quelques semaines, c'était étonnant, un chouette endroit. Quand tu arrives dans un endroit inconnu ça fait toujours un peu peur. Il était également question de Russie mais je ne sais pas trop où ça en est.

 

Qu'est-il arrivé à Cascadeur le motard ? On voit son fantôme sur la pochette du disque, il a eu un accident de la route et il se retrouve désormais dans les étoiles ?

Quelque part il a disparu... mais c'était aussi pour montrer une évolution et une sorte de métamorphose, je voulais m'en sortir. Pouvoir oser parler sans casque, sans masque, ce que je faisais systématiquement sur la première tournée. Quand j'allais voir les gens j'étais masqué ça me fatiguait car ça faisait presque poseur, ce n'est pas ce que je voulais. En même temps si je ne me masquais pas, personne ne venait me voir et ça me rendait un peu triste. Je voudrais être plus à visage découvert dans les coulisses comme maintenant (en interview), c'est bien aussi. Mais sinon Cascadeur est toujours là, il faut qu'il se repose un peu (rires) !

 

Va-t-on désormais voir apparaître de fantôme de Cascadeur sur scène ?

Oui il va y avoir un jeu avec ça, ça aussi cela s'élabore peu à peu. Ce n'est pas scénique mais il y a quelques trucs fantomatiques.

 

Est-ce que Alexandre Longo compte tomber le masque de Cascadeur un jour ?

À mes débuts j'en ai parlé à un ami qui me disait "ça serait vachement beau si à la fin tu salues et tu enlèves ton masque". Je l'ai fait sur quelques concerts : effectivement c'était un beau moment mais c'est plus dur à vivre, c'était trop d'émotions. Ensuite j'en suis revenu à me masquer complètement. J'ai eu une période où je faisais la moitié masqué et je me découvrais au bout d'un moment, il y a eu pas mal d'étapes. C'est toujours une interrogation mais il n'y a pas de solution. Je pense que ça sert davantage la musique si je reste masqué, je ne pense pas que ça soit intéressant pour les gens de me voir comme ça, même si pour mon ego c'est toujours agréable d'être reconnu sans masque, mais au moins si j'évite les mauvaises surprises si quelqu'un n'aime pas ce que je fais et qu'il me reconnaît ! De temps en temps il y a tout de même des gens qui viennent me voir, je ne sais pas comment ils font, où ils ont vu des photos de moi démasqué. Ça fait toujours plaisir.

 

Tu es passionné de cinéma et tu as déjà travaillé pour des films. Quels souvenirs en gardes-tu ?

Ça me plaît énormément même si je n'ai jamais vraiment fait de bande originale. Il y a des morceaux du premier album qui ont été utilisés pour des films. J'ai eu une expérience qui a avorté mais c'était intéressant, au moins cela m'a permis d'écrire des titres que j'ai réutilisé dans le nouvel album, "The Crossing" par exemple. Pour moi ça serait super de faire une BO.

 

Tu aimerais réaliser ton propre film/court métrage qui conte les aventures de Cascadeur ?

Ça serait super ! Mais je ne sais pas si j'aurais ce talent-là... Il faut que j'aie un peu plus confiance en moi et que je plonge. J'avoue que ça me fait un peu peur, même si ça serait incroyable de réaliser des films. J'ai déjà trop de choses à apprendre dans la musique, donc attendons un petit peu pour le reste, mais j'avoue que ça serait un sacré truc !

 

Qu'écoutes-tu en ce moment ?

J'ai pas mal écouté Nick Drake ces derniers temps car je faisais un concert où je reprenais ses morceaux. J'ai écouté un petit peu le nouvel Arcade Fire, j'aime bien. C'est marrant car maintenant je suis abonné à Spotify je n'achète plus de disques : j'écoute des trucs et je ne me rappelle jamais des noms. C'est terrible car tu passes d'un artiste à un autre, tu découvres plein de chansons mais sans te rappeler vraiment. Il faudra que je regarde mon historique. (rires) En ce moment j'écoute James Blake et Apparat dans la voiture, c'est vraiment bien. Il paraît que le dernier Goldfrapp est très bien aussi, je dois m'y pencher.

 

L'avenir de Cascadeur c'est quoi ?

Comme j'ai un tout petit peu de temps je prépare le troisième album, j'espère que j'aurai la chance de l'enregistrer en espérant que le deuxième fonctionne (rires) ! Ghost Surfer m'a coûté beaucoup d'énergie, comme le premier, parce il y a beaucoup d'arrangements, c'était beaucoup de travail. J'ai envie de faire quelque chose d'un peu plus direct, de beaucoup plus sobre, avec une forme de minimalisme si j'y arrive. Je suis en train de composer les morceaux, et j'en ai déjà pas mal de côté. Si par bonheur on me propose une bande originale et si j'ai le temps ça serait génial pour moi. L'avenir, c'est surtout la sortie de l'album pour le moment, c'est ma priorité.

 

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Ghost Surfer (Mercury), sortie le 3 février

En concert au Bataclan le 12 mars

www.cascadeursound.com