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Partage-t-on trop de musique ?

Partage-t-on trop de musique ?

Il n'a jamais été aussi facile de se baigner dans les podcasts, les remixes promotionnels et les morceaux inédits de nos artistes préférés. Pour le meilleur ou pour le pire ?

En 2013, les opportunités d'écoute musicale n'ont jamais été aussi élevées : entre les artistes qui pré-publient de nombreux morceaux de leur nouvel album pour en faire la promo, les DJ's qui abreuvent leurs fans de podcasts, sans parler des mixtapes, des inédits et des remixes, le flot d’ondes sonores proposées impressionne... Le tout multiplié par l'augmentation constante de jeunes groupes en activité, dont la musique est rendue accessible le plus facilement du monde via des plate-formes aussi pratiques que nombreuses... Si le premier réflexe est de penser que cette profusion sonore est une excellente nouvelle, il est temps de se poser quelques questions. Tout ce magma sonore est-il vraiment écouté à sa juste valeur ? Les auditeurs, constamment sollicités, ont-ils assez de "cerveau disponible" pour profiter pleinement de l'offre ? Bref, ce changement est-il profitable au monde de la musique ou au contraire le rend-t-il moins lisible ? Green Room Session a tenté d’y voir plus clair.

 

Les usages, avant… et maintenant

Retour en arrière, 20 ans auparavant, Nirvana cartonne, on mange “Mr. Vain” de Culture Beat à toutes les sauces, les CD 2 titres se vendent par caisses… et les seuls médias qui permettent la diffusion de la musique sont la radio et la télévision. Le PAF, même public, possède son lot d’émissions musicales, l’industrie du disque, alors en pleine forme, n’hésite pas à investir dans des campagnes promo, et l’auditeur, qu’il soit télé ou radio, est soumis à une dose régulière et contrôlée d’information musicales.

Le jeune de 18 ans en 2013 possède un smartphone, mais ni clé USB ni lecteur MP3. Hormis les potes, qui écoutent une quantité industrielle de musique, il suit une dizaine de sites web musicaux, qui lui proposent de l’actu et du son à un rythme pluri-journalier. Les groupes qu’il suit, en plus de sortir des EPs et des albums régulièrement, l’abreuvent de contenus musicaux sur YouTube ou >SoundCloud&color=00aabb&auto_play=false&hide_related=false&show_comments=true&show_user=true&show_reposts=false">. Il utilise Spotify ou Deezer, lit peu la presse “papier”, mais possède un accès à l’information et à la musique en elle-même qu'un individu de son âge n’aurait jamais osé imaginer 20 ans plus tôt.

La question, au delà de celle qui nous ferait tous passer pour des vieux aigris si on la posait (vit-on dans une époque pourrie ?), est tout de même celle de la pertinence de ce qui est proposé à l’auditeur aujourd’hui.

Huit remixes pour un seul single de Duck Sauce. Too much ?

 

Nager ou couler ?

Le rappeur/producteur EL-P, il a quelques mois, a publiquement lâché une déclaration qui résume partiellement la problématique : “producteurs, c’est cool de ne pas partager absolument tout ce que vous faites avec tout le monde. Parfois, vous devriez bosser un peu plus sur vos morceaux avant de les rendre publics”. C’est raide, certes, mais cela met en valeur une réalité qu’aucun groupe ne peut esquiver aujourd’hui : pour exister, il faut donner à écouter, vite, souvent, de manière efficace. “C’est important que le groupe soit lui même entreprenant et autonome, qu’il montre à ses fans qu’il est en perpétuelle innovation, et les meilleurs outils pour ça sont les réseaux sociaux et les plateformes de diffusion musicale. Tous ces petits contenus permettent d’alimenter la fan base et de garder l’artiste au chaud dans l’actualité”, précise Anne-Sophie, chargée de relations presse pour un important label dont les artistes, de nature potentiellement “indé” mais installés, sont amenés à proposer des remixes ou des podcasts pour différentes publications en ligne.

Et, quant vient l’heure de sortir un album, il arrive souvent que deux, voire trois titres soient dévoilés avant la sortie, jusqu’à trois mois à l’avance (Metronomy l’a encore prouvé il y a quelques jours). On se rappelle du cas d’école James Blake, dont le deuxième album Overgrown a été tranquillement dépiauté avant la mise en bacs, la moitié des morceaux circulant déjà en écoute légale sur SoundCloud ou YouTube… Un mal pour un bien : le producteur anglais était un peu sorti des radars avant son retour, qui se devait a priori d’être efficace.

Les groupes émergents, quant à eux, peuvent avoir à subir cette tendance qui devient petit à petit une loi, au détriment d’une croissance artistique suffisamment solide pour eux. Le magazine anglais Fact Mag a dénoncé cette course a priori trop rapide à la notoriété dans un récent billet d’humeur nommé “les jeunes artistes devraient-ils partager moins de musique ?”, à coups de phrases-choc du type “la lueur du bouton de partage masque la valeur à long terme de la prise de temps”. Il y a la fois constat et jugement, et aucun des deux ne sont si évidents que cela : “je pense que c'est important dans le sens où, baigné dans une offre tellement luxuriante de nouveautés, tu restes visible si tu continues de publier régulièrement des sons. Mais d'un côté c'est super plaisant quand un artiste s'absente un peu de la scène pour produire tranquillement et revient quelques mois ou années plus tard”, analyse Jessica Bert, chargée de communication pour le festival Astropolis.

Un avis partagé par le producteur caennais Superpoze : “Publier pour publier ne sert à rien à mon avis, mais si tu es super productif et que tes prods sont bonnes, ce n'est pas du tout un mal d'être très présent et de les publier. Par exemple, target="_blank">Ta-Ku a un débit de production ultra impressionnant et ne déçoit presque jamais les gens qui le suivent.” À titre personnel, ça se passe comment ? “Je démarre beaucoup de projets que je ne termine pas, mais il est rare qu'ils aillent plus loin qu'une simple boucle. Si quelque chose me plait, je vais souvent aller jusqu'au bout, quitte à la laisser de côté pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines.”

Le quatrième volume d'un mix qui tease un truc.

 

Et l’auditeur dans tout ça ?

Le quidam a donc l’embarras du choix, à lui de se débrouiller avec une offre qui s’avère exponentielle et surtout de moins en moins différenciante. L’un des rôles des labels n’est-il pas justement de se poser en filtre de validation “professionnalisante” ? “Le métier de la maison de disques et de chercher du contenu intéressant, de bonne qualité, mais en quantité raisonnable. Qualité prime sur quantité, c'est un fait.” Le principe évoqué par Anne-Sophie (notre chargée de relations presse musique), s’il peut se retrouver dans les politiques promotionnelles de nombreux labels, est interprétée avec une grande diversité selon les structures et les styles. Un petit label dubstep, de son point de vue, aura tout intérêt à faire feu de tout bois, idem pour une grosse soirée électro qui peut commander du contenu sonore exclusif aux artistes de son line-up, sans parler des entités “productives” comme Boiler Room, qui pondent des dizaines de mixes par semaine. Ce qui est naturellement moins vrai pour le rock, bien que la pop, qui se prête davantage à ce genre de jeux par sa forme même, peut s’y mouiller à coups de minimixes promotionnels.

Cette profusion vient également d’un constat d’usage partagé par tout le monde : aujourd’hui, c’est à l’auditeur de faire sa propre sélection, au risque de pouvoir saturer. Jessica Bert prend parti pour ce principe qui, selon elle, est vertueux : “Quand je vois certains noms de la scène locale se faire playlister sur des radios comme Rinse FM alors que côté scène, ils n'ont que quelques dates à leur actif, je me dis que c'est top cette nouvelle ère, il faut faire le tri dans ce qui nous est présenté c'est tout.” Superpoze appuie : target="_blank">SoundCloud a vraiment changé la face de la musique, a stimulé le partage de la nouveauté et a fait exploser la génération des bedrooms producers”.

Le rôle de la plate-forme de streaming musical dans ce développement des stratégies marketing, aujourd’hui, est incontestable, le rôle d’outil d’écoute qu’elle joue la rapprochant du MySpace des meilleurs jours. Une mission qui a des limites, selon Anne-Sophie : “C'est un bon outil en effet, mais comme tu le dis ça reste un outil, un vecteur. Ça ne donnera pas au groupe une identité ou personnalité, ça ne crée pas son image de base, ça l'aide simplement à la véhiculer”. Seule reste la volonté du groupe de jouer le jeu qu’il veut jouer par rapport à cette mécanique, parfois piégeuse selon Superpoze : “C'est ultra facile de publier des choses sur internet, mais ça te fait tomber dans des démarches dont tout le monde se fiche. Publier un teaser d'un morceau extrait d'un double clip qui annonce un EP en prévision du premier album.. Tu vois ?”. Ouais, on voit.

 

Chacun sa vitesse

Il est donc difficile de nier que cette tendance est une tendance de fond, et qu’elle est due principalement au manque de recul des acteurs du milieu, qui jouent un jeu sans pour autant que son efficacité soit prouvée, ni même que le jeu en lui-même soit nécessaire. “Combien de projets portés par des managements qui appliquent des règlent de développement fictives tombent à l'eau ? Et combien de groupes ou producteurs inattendus émergent seuls, portés par des vagues de sympathie qu'aucun pro de la musique ne comprend ?”, demande Superpoze. Le jeune caennais peut évidemment compter sur son propre exemple pour appuyer son propos, lui qui a sorti ses deux EPs principaux sur son propre label, après une incartade chez Kitsuné, qui lui a fait faire un minimix promotionnel, rien de plus. Il cite également l’exemple de target="_blank">Nosaj Thing, producteur de Los Angeles qui a laissé quatre années pleines couler entre ses deux albums, et dont la notoriété n’a absolument pas baissé, du moins dans le cœur de l'intéressé qui a su savourer l'attente qu'on lui imposait.

Le plus bel effet pervers de cette surpopulation musicale serait-elle, justement, la re-création d’un certain plaisir de retrouver des espaces de silence ? Les habitudes musicales d’Anne-Sophie, pourtant actrice du milieu musical, nous éclaire sur le sujet : “le phénomène du buzz enlève tout le romantisme de la musique, et parfois je me dis que j’aurais aimé vivre à une autre époque, où découvrir de la musique était presque un sport. Du coup je ne clique jamais sur les partages de liens musicaux sur Twitter ou Facebook, ou sur les liens de médias qui se précipitent tous à poster le même clip, ce qui est paradoxal puisque c’est justement mon métier. Mais je pense que je dois préserver mon envie de "découvrir" et pas de "subir" la découverte des autres”. À l’heure ou les médias et les acteurs de la production musicale vivent dans un échange quasi-symbiotique, et que chacun court derrière la plus-value de notoriété qu’il recherche, la tâche est de moins en moins facile.